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Marcel Renaudin (1922-2017). "Rénaodine, vous espion ! Vous condamné à mort !" (2ème partie)

Nous retrouvons le jeune Marcel Renaudin, 21 ans, qui va gagner Nuremberg pour y effectuer son Service du Travail Obligatoire (S.T.O.) conformément à l'avis de son père qui voulait que son fils aîné fasse son devoir de Français et respecte "la volonté de Dieu". Mais les choses vont virer au drame pour notre séminariste et les Allemands vont le condamner à mort - oui, à mort ! Et ce pour avoir simplement manifesté un penchant par trop marqué pour la langue de Shakespeare...

Direction Nuremberg !

Le matin du 8 juillet 1943, à la gare de Blois, Marcel retrouve une douzaine de garçons de son âge et du grand séminaire. Tous sont convoqués en Allemagne au titre du S.T.O.

Mais avant ce genre de corvée, ils auront droit à une soirée parisienne ! C'est l'occasion pour eux tous de découvrir la Ville-Lumière, laquelle, triste spectacle, est aux couleurs de l'Allemagne nazie, avec des pancartes teutonnes et quelques croix gammées...

Le lendemain, hop ! Gare de l'Est puis, dans le train, direction Nuremberg !

Une fois arrivés dans la ville où Hitler aimait à organiser les grands-messes du parti nazi, Marcel et une quarantaine de jeunes sautent dans un petit car qui les mène vers une usine de TKD : Telefunken Kabel Dradt.

"Nous avons été installés dans un camp au nord de Nuremberg."

Le lendemain les jeunes du STO sont envoyés dans l'une des succursales de l'usine principale qui était située devant le camp, à quelques kilomètres.

"Dans l'usine, il y avait un grand portrait de Hitler", se souvient Marcel. Le personnel ne pouvait oublier qui était leur patron...

Bien qu'étudiant en théologie, Marcel se retrouve ouvrier... Mais la mission est pour lui plus difficile que d'étudier un philosophe...

"Ils nous ont fait trier des boulons et des vis. C'était pas facile même si ça nous faisait un peu rigoler..."

Les surveillants testent les intellos cinq minutes et décident de les changer de poste. " Dès lors ils nous ont mis à un poste pour souder avec un fer électrique."

En une journée de formation, Marcel devient un bon ouvrier qui soude des fils dans une boîte déjà constituée...

Le soir tous les Blésois résidaient dans la même baraque.

Avec ses copains, Marcel apprend l'allemand en travaillant. Il dispose d'une méthode Assimil qu'il a achetée avant de partir...

L'ambiance était bon enfant et les collègues de travail sont essentiellement des femmes, des Allemandes mais aussi des tchèques.

"On causait après le travail et le soir, on sortait. On prenait le tramway pour aller boire des bières. Il y avait un bistrot qui était tenu par un catholique, à 800 mètres du camp."

Certains soirs, Marcel et ses copains vont dans une boîte à la mode, L'Apollo.

Bref, bien qu'elle soit imposée et soumise à des règles strictes, cette vie n'a rien d'insupportable, de pénible.

Mais, pour Marcel, elle ne va pas durer longtemps...

Une journée particulière...

Le mercredi 15 novembre, vers 16 heures après une journée de travail plutôt tranquille, Marcel est averti par le chef de camp que la Polizei Praesidium le réclame !

On lui reproche d'avoir écrit une lettre en Norvège à l'un de ses amis de la classe 41, Emile Mahérault, qui effectue là-bas son S.T.O.  Marcel se demande bien ce qu'il a pu écrire qui puisse lui valoir ce rendez-vous...

Il pense avoir noté quelques vérités trop crues...

Comme il ne s'en souvient plus devant le manchot en civil qui l'interroge (le type avait réellement un bras en moins) on le coffre dans une cellule où il retrouve une dizaine de Français qui lui demandent s'il a réussi à cacher quelques sèches (clopes) !

Une heure se passe puis, soudain, des pas dans le corridor. On s'arrête devant la porte ; bruits de serrure. "Rénaodine Marcel, alles mitnehmen !"

Marcel se retrouve dans la salle qu'il avait quittée une heure avant.

"Vous auriez dû... On n'écrit pas comme on parle, monsieur ! Et surtout pas des mensonges. Vous écrivez que vous habitez avec des femmes, qu'il n'y a guère de moralité dans votre camp, que les Allemands ne valent pas mieux que les autres... Etc. Voyons, de quoi vous plaignez-vous ?"

Un majestueux silence plane et Marcel est muet comme une carpe.

"Cette fois, ça passe, poursuit le Teuton, mais la prochaine fois, si vous n'avez pas compris, on vous le fera comprendre. Allez vous êtes libre !"

Et Marcel de retourner travailler...  

Il retrouve son poste de soudeur qu'il va quitter quelques jours plus tard pour travailler - précision importante - contrôleur à la fin de la chaîne...

"Je testais les grands amplis, les postes de TSF et, de temps en temps, on allait faire fonctionner le poste dans un labo, en présence d'un chef de laboratoire allemand."

Les jours passent jusqu'au 1er décembre...

Encore une bien vilaine journée...

Ce jour-là, Marcel manie un poste de radio "zum reparien".

" Profitant de quelques moments de solitude, m'assurant du bon fonctionnement de cet appareil, j'écoutais par hasard la BBC.

Pas de doute possible, il est bien réparé..."

Puis Marcel passe quelques disques Pathé Marconi qu'un camarade lui a prêtés. Musique ! Mais voilà qu'après plusieurs airs, son "meister" (responsable) arrive pour le chercher. "Marcel, viens dans le bureau, il y a une demande pour toi."

Voilà que les ennuis recommencent...

Marcel pressent que cette fois, les choses vont évoluer différemment pour lui. Il se retrouve dans un bureau avec un grand type qui l'emmène en dehors du camp et veut lui mettre les menottes au carrefour de la route où, ensemble, ils attendent le tramway.

Marcel indique qu'il est étudiant en théologie et qu'il ne saurait être ainsi traité !

Il échappe aux menottes, monte dans le tramway et paye son billet à une receveuse qui est très étonnée de voir qu'il lui laisse la monnaie, 80 pfennings.  "Gardez là ! Stupéfaite, elle osa demander pourquoi : "Là où je vais j'en aurai pas besoin !"

Il est en route vers la Polizei Praesidium", qu'il connaît déjà, pour l'avoir découverte le 15 novembre...

"Rénaodine, vous, espion !"

Mais cette fois, l'interrogatoire va durer deux heures. Il y a aussi un interprète, un soldat. Les questions tournent toutes autour des fameuses lettres que Marcel a écrites à son ami Emile...

Mais pourquoi se polariser sur ces lettres somme toute anodines ?

Parce que Marcel les a émaillées de mots anglais !!!

"Pourquoi ces termes en anglais ?", lui demande un Allemand en transformant à chaque fois son nom de Renaudin en Rénaodine.

Réponse de Marcel : "Parce que j'ai étudié cette langue et qu'il me plaît d'en glisser quelques expressions dans mes lettres..." Du genre : "Good luck" ou "My dear"...

Bien sûr, Marcel était loin de se douter que ces petites expressions allaient lui attirer des ennuis et quels ennuis !

Mais attendons la suite... 

"Vous écrivez en anglais, Rénaodine et en plus vous écoutez la radio anglaise ! Vous, espion !"

Marcel passe un vilain moment.

L'Allemand lui pose un tas de questions auxquelles il répond "Nein !" "Nein !" et "Nein !" entre deux coups de règles et quelques paires de claques...

Pour les Allemands, les choses sont claires : Marcel est un espion à la solde de l'Angleterre... Un espion, un Résistant, un type qui ose menacer la puissance du Troisième Reich, et chez elle, par dessus le marché, à Nuremberg !

Il mérite une sanction...

C'est pourquoi, l'interrogatoire terminé, Marcel se retrouve dans une cellule...

Sa vie pépère d'ouvrier du S.T.O. est bien finie. Maintenant place au malheur, place à l'enfer !

La peine de mort

"Dans la prison nous étions une douzaine, se souvient-il. Avec un bac pour faire nos besoins... Parmi les gens autour de moi il y avait des S.T.O. et des prisonniers de guerre. "

Les journées se passent dans l'attente d'être interrogé...

"Les interrogatoires avaient lieu tous les jours et certains en revenaient avec le visage abîmé parce qu'ils avaient pris des coups..."

L'angoisse, pas besoin de vous faire un dessin...

Pour passer le temps, Marcel raconte des histoires de l'Ancien Testament... N'oubliez pas qu'il est séminariste et que, dans ces moments-là, le meilleur moyen de calmer son angoisse est de prier avec le Créateur...

Il aura droit à sept ou huit interrogatoires, toujours avec le même type, "un méchant, une armoire à glace, qui posait toujours les mêmes questions..."

Un jour, la brute s'est fâchée contre "Rénaodine"...

"Avec un système formé d'une planche de bois qu'il était possible de serrer de plus en plus fort, l'Allemand a compressé huit de mes doigts en me demandant pourquoi j'avais écrit ça et ça dans telle de mes lettres..."

Puis, après un dernier interrogatoire, Marcel se retrouve tout seul dans une cellule.

C'était au moment de Noël 1943...

Il va rester un mois dans cette cellule... "Là, m'a-t-il avoué, j'ai commencé sérieusement à avoir le cafard."

Comme il entend régulièrement des coups de feu, il pense que sa dernière heure est venue, que les Allemands vont le fusiller d'un moment à l'autre."

Physiquement, même délabrement : "J'étais sale, pas rasé, je ressemblais à un clochard... J'avais perdu 7 kilos en trois mois de prison..." Une maigreur effrayante : "Je me suis vu une fois au cours d'un interrogatoire, je me suis fais peur, j'avais le visage couvert de pustules, de poux, de punaises..."

Et Marcel de poursuivre : "Et le pire, c'est qu'on finit par s'habituer à cette crasse, à cette déchéance..."

Seule consolation : vu la maigre pitance que les Allemands lui servaient, Marcel allait peu aux tinettes...

Après cette quarantaine, Marcel retourne dans un compartiment avec sept ou huit compagnons d'infortune.

"J'ai encore eu droit à un interrogatoire puis on m'a conduit aux tribunal de Nuremberg.

J'avais droit à un avocat mais cela n'a servi à rien. Je l'ai compris quand j'ai entendu la sentence tomber : "Töden straffe..."

La peine de mort. Voilà comment les Allemands punissaient les espions, les Résistants. "

Or, Marcel n'était ni l'un ni l'autre...

Bonne nouvelle

Une fois de retour dans sa cellule, l'un de ses compagnons d'infortune, un vieux monsieur dénommé Reps lui dit : "Mon pauvre gars !"

Puis l'attente, de nouveau, quelques jours.

Une attente terrifiante car Marcel sait que sa vie va bientôt s'achever.

Il aura peu vécu, en somme.

Un matin, des soldats frappent à la porte. Ils demandent à Marcel de le suivre en prenant ses affaires avec lui : "Alles mit nehmen !"

"Je suis alors sorti dans le couloir pensant ma dernière heure arrivée... J'ai vu mon avocat commis d'office, lequel m'a immédiatement lu un mot : votre peine de mort est commuée en camp de concentration."

Marcel est fou de bonheur !

Oui, fou de bonheur ! Il a échappé au pire, il a sauvé sa peau.

Rien n'égale à 22 ans ce genre de sauvetage !

Même si l'on doit partir en camp de concentration !

Le camp, quel qu'il soit, est synonyme de vie !

Et Marcel de retrouver sa cellule collective le coeur joyeux...

Direction : Dachau !

Le temps de savourer quelques heures cette "bonne nouvelle" et hop ! la porte s'ouvre de nouveau. Ce sont les Allemands qui reviennent le chercher pour rejoindre une colonne en direction de Dachau, l'un des vingt camps de concentration nazis, le plus ancien de tous puisqu'il a ouvert en 1933, l'année où Hitler est arrivé au pouvoir...

Le jour du départ, Marcel et une vingtaine de déportés se dirigent en direction de la gare de Nuremberg. "Je portais les baluchons à la fin de la colonne. Les autres étaient enchaînés bras droit/bras gauche..."

Pendant ce déplacement, les Allemands ne manifestent aucune violence à l'encontre des prisonniers. "Personne n'a été molesté", indique Marcel.

La petite troupe prend place dans deux wagons cellulaires d'un train normal, en queue de ce dernier. Chaque prisonnier est attaché à sa place par les pieds... Il y avait un verrou pour chaque place, "chaque cabine".

Dans le wagon, Marcel est le seul Français au milieu d'Allemands, de Tchèques, Yougoslaves,..

Le voyage sera mouvementé car le train a été attaqué par des avions anglais !

"La locomotive a sauté... Si le feu prend, tout le monde va griller, c'est ce que nous nous disions. Les voyageurs criaient...

Puis après une longue immobilisation, ça a redémarré et nous sommes arrivés à Munich. Les deux wagons ont alors été séparés du train puis décrochés et rattachés à une vieille loco qui avait été attelée pour nous conduire à Dachau....

Nous étions le 21 février 1944, c'était le Mercredi des Cendres.

Mon carême commençait.

Il allait durer quinze mois..."

Fin du deuxième épisode. A suivre...

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