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Lectures d'été du conseiller JCG (II) Quand Soeur Emmanuelle fait connaître Blaise Pascal...

JC Gruau, reprenons vos lectures d'été en commençant par l'excellent Vivre, à quoi ça sert ?, un livre de Soeur Emmanuelle, qui s'est fait connaître dans le monde entier en combattant, vingt ans durant, la misère et l'analphabétisme dans les bidonvilles du Caire. Je suis tombé par hasard sur ce poche chez un bouquiniste du boulevard Saint-Michel. Mais ce n'est pas son prix qui m'a séduit (20 centimes d'euro) mais la première ligne de la 4ème de couv' : "Si j'ai écrit ce livre, c'est pour faire partager la libération qu'apporte la pensée de Pascal, pour proposer un chemin de sens." Ayant, et depuis fort longtemps, envie de mieux connaître ce philosophe boudé par mon prof de terminale (année scolaire 1980-81), je me suis dit qu'une bonne soeur de choc pouvait m'y aider...

Tiens donc ! Dès l'introduction, Soeur Emmanuelle indique la chance qu'elle eut de rencontrer Pascal dont elle a fait son maître de pensée et de vie dès l'adolescence, quand elle cherchait un sens à sa vie. C'était en 1923, un soir d'automne et elle approchait de ses 15 ans...D'où cet hommage qu'elle a tenu à lui rendre dans ce livre où, de manière très simple, elle décrit la pensée du grand écrivain française. "Pensée qui consiste essentiellement dans la distinction et l'articulation entre trois ordres -  matière, esprit et amour - "trois façons de se situer par rapport au monde, à Dieu et à lui-même". Et Soeur Emmanuelle de préciser : "Au terme du parcours [elle a 95 ans quand elle écrit ce livre avec l'aide de l'abbé Asso], j'espère avoir montré que le sens de la vie" se trouve "seulement dans le troisième, l'ordre du coeur".

Les deux autres n'auraient donc, pour elle, aucune importance ? Nenni ! Ils sont tous deux "considérables et nécessaires". Il convient, bien sûr, de gagner sa vie et d'utiliser certains bienfaits relevant de la matière (médicaments, eau chaude, voiture, matelas...). Tout  comme il convient de profiter des joies que l'esprit peut offrir, y compris - et surtout - dans le domaine de l'humour (Soeur Emmanuelle n'en manquait pas !). Mais, comme l'écrit Pascal,  "tous les corps ensemble et tous les esprits ensemble, et toutes leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité. Cela est d'un ordre infiniment plus élevé."

Cela ne relève donc pas du "registre érotico-affectif" ! Non, bien sûr  car ce dernier, dit Soeur Emmanuelle, même "s'il amplifie les palpitations cardiaques et nous fait vibrer", "se cantonne le plus souvent au premier ordre, celui de la matière, dans la pulsion de sentir, de jouir, voire de dominer." Soeur Emmanuelle l'a approché et connaît sa puissance, que Pascal a si bien décrite : "Qui voudra connaître à plein la vanité de l'homme n'a qu'à considérer les causes et les effets de l'amour. La cause en est un je ne sais quoi (Corneille), et les effets en sont incroyables. Ce je ne sais quoi, ce peu de chose qu'on ne peut le reconnaître , remue toute la terre, les princes, les armées, le monde entier." Et vient la célèbre phrase...

Je la connais : "Le nez de Cléopâtre : s'il eut été plus court, toute la face de la terre aurait changé." Oui ! Bref, "le troisième ordre, écrit encore Soeur Emmanuelle, n'est pas opposé aux deux autres , il les dépasse et il les assume. Il est au-dessus et non pas contre. Le mouvement de l'amour ne nous entraîne pas dans les tourbillons du monde, ne nous assujettit pas à ses impératifs. Il ne descend jamais, il monte et nous emporte vers des sphères "infiniment plus élevées"".

Que Pascal lui a permis d'atteindre... Disons qu'il a joué un rôle essentiel, le jour où, l'adolescente a découvert sa prose magnifique : "L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature..." Malgré son jeune âge Emmanuelle a déjà cent fois ressenti la faiblesse de la nature humaine. Et son désir serait présentement de ressembler au gros chat qu'elle aperçoit alors par la fenêtre du deuxième étage, où elle a élu domicile pour faire ses devoirs loin de son frère qui la gênait dans la salle du premier étage prévue à cet effet : "Il se baigne voluptueusement dans le soleil encore tiède du soir. Comme c'est bon d'être chat, pense-t-elle ! On n'a qu'à jouir du moment présent et satisfaire ses sens..." Puis [elle s'] arrache à [sa] rêverie et revien[t] à cette phrase dont la seconde proposition va lui "faire un choc" : "L'homme n'est qu'un roseau , mais c'est un roseau pensant." L'homme est faible, oui, poursuit-elle, mais il pense. Un éclair jaillit soudain devant mes yeux : ce chat, lui, ne pense pas ! Quelque chose se met à bouillonner en moi. Je ne suis pas une bête, mais un être humain. Je respire par le corps, oui, comme le chat, mais je suis un être pensant. je prends conscience que je pense."

C'est parti ! Et la jeune Emmanuelle poursuit sa lecture : "Il ne faut pas que l'univers s'arme pour l'écraser : une vapeur, une goutte d'eau, suffit pour le tuer. Mais, quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt et que l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien." Et de citer la fin du "même fragment" pascalien : "Toute notre dignité consiste donc en la pensée [...] Travaillons donc à bien penser : voilà le principe de la morale".

Et là, que ressent-elle ? Une nouvelle illumination ? Non. Le mot morale l'ennuie, l'effraie même ! car la jeune Emmanuelle est alors une "soixante-huitarde" avant la lettre ! "L'idéal de la jeune fille "bien élevée" me répugnait", écrit-elle. Et la moindre contrainte l'exaspère... Elle est attirée par le fruit défendu. Et veut "être seul juge du bien et du mal, et ne se voir imposer aucun joug". Mais Pascal l'intrigue néanmoins , "qui n'a pas l'air d'être du genre Père Fouettard", car il l'invite à bien penser... "Je dois chercher non pas une loi contraignante, écrit-elle, mais une pensée constructive qui me ferait grandir dans la "noblesse"." Et de poursuivre : "Serait-ce donc cela , la morale : chercher à s'humaniser, croître en dignité proprement humaine, devenir un être plus empreint de sa spécificité de "roseau pensant", entrer ainsi dans une morale ouverte, libératrice de tout ce qui est mesquin ?" Et de poursuivre :  "Je prenais conscience que je vivais confinée dans mon ego, préoccupée uniquement de mes propres sensations. C'était finalement embêtant et triste."

Bref, une porte s'ouvre... Oui, c'est l'expression qu'emploie la future Soeur Emmanuelle. "J'étais éblouie de me trouver au seuil d'une porte ouvrant des perspectives jusqu'alors insoupçonnées [...] Je pressentais que l'homme, dans sa faiblesse, peut devenir maître de cet univers qui, si facilement, l'écrase. Ah, quelle évasion !"

On ne demande qu'à la croire ! Elle est très convaincante et signe un petit livre très agréable à lire, et  qui m'a permis de retrouver des pensées pascaliennes exceptionnelles, que tout Français qui se veut cultivé devrait connaître.

Quelques exemples, pour ceux qui ne les connaissent pas... La première, je l'adresse aux gens de gauche, et plus particulièrement à ceux de ma famille du côté maternel (s'ils me lisent) : "L'homme n'est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l'ange fait la bête."  Une autre, si souvent reprise, que j'offre à ceux qui ont tendance à ne vivre que pour le paraître  : "Le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie et tout le reste : on jette enfin de la terre sur la bête et en voilà pour jamais."

Et celle avec la chambre ? "Quand je m'y suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s'exposent [...] j'ai découvert que tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre."

Très vrai ! Et le fameux "divertissement", la fuite des hommes dans l'agitation stérile, hors de soi, Soeur Emmanuelle en parle-t-elle ? Bien sûr ! Elle nous indique que, pour son cher Pascal, la seule chose qui nous console de nos misères est - justement - le divertissement, qui "nous amuse et nous fait arriver insensiblement à la mort" ! Et "cependant, écrit-il avec son génie de la langue, ce divertissement, "c'est la plus grande de nos misères..."

Tout cela est très juste et il suffit d'assister à une réunion de gens ayant des responsabilités au sein de la cité pour en être convaincu ! Les gens trouvent tous les moyens d'aller jusqu'à la tombe en s'échinant à accomplir mille et une tâches dont il ne restera rien. Absolument rien. Alors qu'une bonne prière, une méditation... Disons une action qui s'inscrit dans le troisième ordre, celui de la charité... Aimer son prochain, pour l'amour de Dieu.

C'est excitant Pascal, vraiment ! cela me rappelle mon adolescence, quand la philo captivait mon cerveau...  Ah, cette exigence de la jeunesse ! Soeur Emmanuelle en parle très bien, et notamment en en donnant les raisons, qui "sont multiples : [les jeunes] ne sont pas encore accaparés par la lutte pour la vie, et, par conséquent, sont plus libres d'introspection. Ils sont plus libres parce que moins attachés aux choses, aux statut sociaux, aux nécessités de l'existence. Face à eux-mêmes, ils sont plus soucieux de découvrir et d'affirmer leur identité : qui suis-je ? Enfin, ils ne sont pas encore obligés d'entrer dans la lutte pour survivre, la routine pesante du quotidien où, bien souvent, on n'a plus le temps ni le goût de penser. L'adolescent pense et cherche plus l'adulte." Et de conclure : "C'est en cela d'ailleurs que je trouve les jeunes passionnants."

Et Dieu, pour finir, Pascal tente-t-il de prouver son existence, comme Descartes et d'autres ? Non, justement et c'est ce qui a littéralement emballé la jeune Emmanuelle ! "Pascal ne cesse de le répéter : Dieu est un Dieu caché [...] Cette présence est au coeur de l'homme, de sa conscience et de sa volonté, de son inconscient et donc de son âme, pour le porter vers le bien, qu'il le sache ou non. Dieu a confié le monde à la responsabilité de l'homme, créé à son image et à sa ressemblance. Aussi Dieu n'agit dans le monde que dans et par l'homme. Pour autant nous ne sommes pas des robots. Nous sommes libres ou plutôt nous possédons des germes de liberté. Que Dieu soit un Dieu caché est la condition même de notre liberté : si un Dieu s'imposait à nous, qu'en serait-il de notre libre arbitre ? Il n'y aurait même plus besoin de croire, puisque ce Dieu serait évident. la foi est un acte libre."

Très bien, encore deux citations et on passe à une autre lecture... "C'est le coeur qui sent Dieu et non la raison, a écrit Pascal. Voilà ce que c'est que la foi : Dieu sensible au coeur et non à la raison." Sans oublier sa plus fameuse tirade, que nombre d'adolescentes écrivaient naguère dans leur journal intime :" Le coeur a ses raisons que la raison ne connaît point."

Allez, une dernière... "S'il y a un Dieu, écrit Pascal, il est infiniment incompréhensible, puisque, n'ayant ni parties ni bornes, il n'a nul rapport à nous. Nous sommes donc incapables de connaître ni ce qu'il est, ni s'il est [...] Dieu est, ou il n'est pas. Mais de quel côté pencherons-nous ? La raison n'y peut rien déterminer : il y a un chaos infini qui nous sépare. Il faut parier [...] Vous êtes embarqué."

Et c'est le pari pascalien, qui mériterait un certain développement mais nous avons été bavard, pensons à nos lecteurs... J'espère seulement ne pas les avoir lassés car j'aimerais leur offrir le passage du livre que j'ai préféré - et qui a trait à l'amour, le troisième ordre, celui que soeur Emmanuelle place au-dessus des deux autres, vous vous souvenez.

La charité. Bien sûr que je me souviens... Allez-y et après, rideau ! " Je me trouvais un soir en visite au "mouroir" de Khartoum, que Mère Teresa avait fondé . Brusquement, je suis  agrippée par un mourant. Dans un dernier sursaut, le visage défiguré par le rictus du dernier instant, il s'empare de mon bras. Il attend un dernier geste d'amour mais moi, et je l'avoue à ma confusion, je reste figée sur place, glacée par la peur. Un rideau s'ouvre alors au fond de la salle. Le sarrau bleu d'une soeur apparaît. D'une main, elle tient une bouteille d'eau et, de l'autre, un verre. Elle se penche sur une femme qui semble inconsciente. Le corps de cette pauvresse a été étendu là, après avoir été retiré d'une poubelle, rongé déjà par les vers. Avec un sourire d'infinie tendresse, la religieuse lui humecte les lèvres. Cet humble mouvement d'amour fait tressaillir la malheureuse. Son visage de douleur en est illuminé. Je me sentis alors "infiniment élevée" au-dessus de ma peur. Je me suis tournée, à mon tour, vers l'homme qui agonisait et lui offris un sourire chaleureux. A son tour, il tressaillit, desserra son étreinte et, sur sa face de mourant, un sourire apparut aussi. Ce fut un moment d'éternité."

Merci, JCG de m'avoir fait connaître ce moment prodigieux de la vie de Soeur Emmanuelle  - qui m'a procuré une vive satisfaction. Laquelle ?

Celle de savoir que je crois toujours en Dieu car ce genre de situation ne me permet pas de douter de son existence. Ce mourant qui sourit, il nous démontre que Dieu existe et qu'Il nous donne l'occasion de le rejoindre, par la charité. Oui, enfin, certains pourraient penser le contraire : que Dieu n'existe pas justement à cause de ces miséreux qu'Il laisse mourir sans aucun secours...

Peut-être mais ce n'est pas mon point de vue... Je le constate et m'en réjouis. Car il donne raison à Pascal, une fois de plus : "Apprenez que l'homme passe infiniment l'homme. [...] Ecoutez Dieu."

Bon, je vois qu'une fois de plus nous avons été particulièrement bavards et je vous propose d'arrêter là pour ce soir. Troisième lecture, la semaine prochaine. D'accord. A très bientôt et bon 15 août !

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