Cousinade Gruau O6/O6/2026
La cousinade Gruau 2026 a été une réussite de A à Z, si j'en crois tous ses participants. Force est de reconnaître que la pluie s'est arrêtée de tomber une petite heure avant l'arrivée des premiers invités (vers 10h30) et que le soleil ne nous a pas lâchés de la journée, ce qui compte énormément pour ce genre de manifestation. Plusieurs cousins m'ayant demandé de pouvoir se procurer mon discours d'ouverture, prononcé lors de l'étape à La Craulière, je le publie dans sa version longue, intégrale. Les parties qui n'ont pas été lues samedi 6 juin se trouvent entre parenthèses...
Mes chers cousins, avant de vous présenter les six personnes venues en charrette habiter cette maison le 19 mars 1922, deux mots d’introduction qui, en ce jour, en ce lieu, revêtent une importance certaine…
Tout d’abord, merci d’être venus à cette cousinade entretenir nos liens familiaux qui riment avec Gruau.
Gruau avec un G majuscule : nos aïeux nous remercient d’être en communion avec eux aujourd’hui !
Gruau avec un g minuscule : nos corps nous remercient car, vous le savez peut-être, le gruau est un flocon d'avoine à consommer sans modération car il comble la faim sur une longue période grâce à sa teneur en fibres.
Gageons donc, chers cousins, qu’après votre dose de gruau d’aujourd’hui vous aurez fait le plein d’énergie jusqu’à la prochaine cousinade !
Ensuite, sachez que, comme l’affirmait ce bon et généreux président Mitterrand à l’égard des populations venues d’ailleurs, et pour la plupart inassimilables dans un pays comme la France qui a toujours placé au pinacle le pinard et le cochon, sachez que vous êtes ici chez VOUS chez NOUS ou, plus exactement, chez VOUS chez MOI. .
Car cette maison, depuis 104 ans dans la famille Gruau, est devenue mienne en 1999, sept ans après notre retour à Laval et quelques mois après le décès de sa propriétaire, la 2ème Charlotte Gruau de l’histoire familiale.
Cette Charlotte 2 née Sauvage était ma grand-mère, mamie menée, ma marraine et la femme de Paul I, mon grand-père et, surtout, mon grand homme ; non parce qu’il compta jusqu’à 220 salariés dans les années 70 (son frère Marius en avait beaucoup plus !), mais parce qu’il avait la passion de l’histoire et de la politique ; passion qu’il put assouvir gamin en lisant des articles de La Croix et de L’Action française auprès de certains fermiers analphabètes de Maisoncelles, et, adulte, de 1956 à 1971, au conseil municipal de Laval, comme adjoint au maire Francis Le Basser.
(Cette passion de l’histoire et de la politique, papi me l’a transmise ici même quand, dans ma prime jeunesse, je venais y coucher tous les mercredis soirs puis, après l’arrêté du 12 mai 1972 qui remplaça le jeudi par le mercredi comme jour de congé scolaire hebdomadaire, tous les mardis soirs.)
Je profitais, si j’ose dire, de mon grand-père pour lui poser d’innombrables questions sur l’histoire de France et, surtout, celle de nos aïeux.
Celle de son père, Arsène II, bien sûr, alias le pépé Gruau, et, aussi, celle de son grand-père Arsène I (1844-1925), que mon grand homme vénérait, car l’aïeul avait combattu en Crimée et en Algérie, sous les ordres de l’empereur Napoléon III qu’il n’évoquait jamais sans se mettre au garde-à-vous.
A noter que ce 1er Arsène Gruau avait rapporté de ses aventures guerrières un fusil Chassepot de 1866 qui fascinait les enfants de Maisoncelles, car il s’agissait du premier fusil réglementaire à utiliser le chargement par la culasse (et non plus par la bouche, permettant ainsi le rechargement couché, ainsi qu'une cadence de tir accrue.
Du jamais vu à l’époque !
Et comme Arsène I savait lire et écrire couramment, c’était la vedette du village !)
Cette maison où vous êtes présentement, chers cousins, m’est d’autant plus chère que je ne me suis pas contenté d’en être le gardien de quelques braises sacrées, selon la belle expression de Drieu La Rochelle.
Avec la seconde Florence Gruau (par ordre d’entrée dans la famille), nous l’avons peuplée, dès notre arrivée en juillet 1992, d’Emilie d’abord, née à Neuilly-sur-Seine, puis de Lisa, Benjamin, Jérémie et Clara, cinq descendants plutôt charmants qui y ont passé, je le pense, du bon temps.
Avec leurs amis, bien sûr, mais aussi avec certains cousins ici présents et, parfois, quelques bouteilles de bière ou de vodka…
(La découvrant ce jour, d’aucuns penseront peut-être qu’une telle maison mériterait une rénovation de force 4, ne serait-ce que pour honorer la mémoire du grand-père, qui en prenait d’autant plus soin que ses clients, ses fournisseurs et nombre de ses salariés traversaient immanquablement le jardin pour pénétrer dans les bureaux de l’entreprise que son fils Paul II dirigea jusqu’à sa mort pour le moins originale : en dansant le sirtaki la nuit du réveillon 1993 alors qu’il était dans sa 55e année..
Sachez, chers cousins adeptes de l’entretien du patrimoine immobilier, que si je n’ai pas souhaité soigner cette maison comme elle le mérite, ce n’est pas seulement parce que je voulais rester fidèle à une chanson que je fredonnais ici-même, sous Pompidou, le grand tube des Poppys de l’an 1971 : Non non rien n’a changé, tout tout a continué eheheh…
Eh oui, chers cousins, si je n’ai quasiment rien changé à cette maison, à l’exception de la toiture de la petite maison refaite en 2009, c’est principalement parce que je voulais que la façade qui donne sur l’impasse demeurât jusqu’à cette cousinade 2026 ce qu’elle était quand le pépé y vivait encore, et que le bâtiment principal ressemblât le plus possible à celui que mon grand-père avait construit lui-même dans les années 60…
En 1977, dernier aveu personnel rassurez-vous, je fis partie des téléspectateurs enthousiastes de la mini-série tirée du roman de Jean d’OrmessonAu plaisir de Dieu, dans lequel un vieil aristocrate, Sosthène de Plessis, 12e duc de Vaudreuil, est contraint de vendre son château à cause de graves problèmes financiers…
Bien que je n’aie ni particules ni ancêtres garantis croisade, cet abandon si finement décrit me fendit le coeur comme si je l’avais vécu personnellement.
C’est pourquoi aujourd’hui devant vous réunis pour cette cousinade, je conclus cette entrée en matière par un voeu que Sosthène de Plessis-Vaudreuil n’a pu voir exaucé avec son château.
Puisse La Craulière acquise en 1922 par les Gruau Arsène de Maisoncelles rester dans la famille jusqu’à la Parousie, autrement dit : jusqu’au retour du Christ sur terre à la fin des temps.)
Ces choses dites, revenons au 19 mars 1922, où débarquent ici-même six Gruau de Maisoncelles-du-Maine dont le chef de famille est Arsène II, alors âgé de 48 ans, 1,62 m, long nez, visage ovale, teint pâle, des yeux bleus.
C’est l’arrière grand-père des enfants de Daniel, de Paul 2, de René, de Michel, de Bernard, de Marie-Madeleine et, ne l’oublions pas, de Jean-Paul…
Charron, ébéniste, menuisier, charpentier… Arsène II travaille le bois comme son père Arsène I le faisait avant lui, ainsi que le père de ce dernier, Julien Gruau, un bâtard né le 22 novembre 1818 un mois avant la mort de sa mère Charlotte Gruau, première de la série, et quelques semaines après le décès de son père, un certain Foliot qui, bien qu’il ait pourtant signé une promesse de mariage, n’avait pas épousé sa chacha de 27 ans, fileuse de son état et native de Saint-Denis-Du-Maine...
Mes chers cousins, vous l’avez deviné, si ce mariage avait eu lieu, nous serions tous devenus des Foliot… Et le nom de Gruau ne serait pour nous que celui d'une lointaine aïeule…
Mais revenons au pépé dont la vision du monde, les idées politiques sont celles de l’immense majorité des Mayennais de son époque qui, en bons catholiques, rejettent la République, La Gueuse comme la nomment les adeptes de Maurras et de L’Action française.
Eh oui, au risque de déplaire aux descendants ici présents qui auraient voté pour Manu lors des dernières présidentielles (je sais qu’il en existe), le pépé appartient au camp des chouans de Maisoncelles - que les journalistes du Système qualifieraient aujourd’hui d’ultra-droite, d’extrême-droite.
Tonton Marius, en 1993, m’a narré l’anecdote suivante :
« Tous les midis, comme nombre de villageois, le pépé avait l'habitude de faire un petit somme sur son banc. Or, un jour, sur ce même banc, il retrouva le cadavre d'une chouette symbole de la chouannerie…»
Maintenant si le pépé se rangeait du côté du clergé, c'était aussi pour des raisons... professionnelles. En effet, charron et menuisier de métier, il avait pour mission d’entretenir sa chère église de Maisoncelles en multipliant les travaux divers et variés comme le rabotage de la grande porte et la réparation des prie-Dieu.
Lors du dernier Noël avant qu’il n’arrive à Laval, c'est lui qui avait monté et démonté la crèche.
(Il s’y trouvait également le 6 novembre 1906, avec son gourdin et une bande de « copains cathos », pour une raison que les livres d'histoire ont retenue : empêcher la visite d'un inspecteur envoyé par la République pour inventorier les objets et trésors du culte. La séparation de l'Eglise et de l'Etat exigeait ce genre de formalité fort mal vue par les Mayennais : eh oui, 375 inventaires sur 599 s'accompagneront d'incidents notables entre catholiques passionnés et la flicaille : gnons, coups de bâton, paires de gifles…
Pas question de laisser les républicains insulter la religion catholique par ses inventaires !
Mais voilà subitement qu'à Maisoncelles, ce jour-là, un nouveau venu rejoint les insurgés dans l'église. Son but ? Prévenir Arsène II que sa femme vient de mettre au monde un deuxième fils, le petit frère de Paul…
Dans la précipitation, le messager a oublié de refermer la porte de l'église... Les gendarmes et le percepteur profitent de l'occasion...
Mais Arsène II, lui, est déjà parti : seule l'intéresse la découverte de celui qu'il a choisi de prénommer Marius, « un prénom excellent commercialement », comme me le confiera l’intéressé lui-même…)
Autre raison pour Arsène II d’être du côté du clergé et des royalistes : à Maisoncelles, ses clients sont souvent "des gens de la Haute".
Dans son livre d'inventaires, deux familles se distinguent, qui l'emploient un ou deux jours par semaine : les Quatrebarbes, du château de la Bigottière, et les Vésins, du château de la Jupellière…
(Pour ceux que ça intéresse le colonel-comte Bernard de Vésins est l’un des noms les plus fameux de la Ligue d’Action française, un ami de Maurras lui-même. Une célébrité du mouvement.)
Géographiquement, comme ces deux familles nobles, ses clients se situaient essentiellement autour de Maisoncelles, mais aussi dans le Maine-et-Loire, en Sarthe et, de plus en plus, vers Laval.
Son atelier était modeste mais il en fit néanmoins une petite scierie dans laquelle ses trois fils aimaient à se promener. N’ayant ni smartphone ni jeux vidéos, ils étaient également toujours partants pour accompagner papa chez les châtelains précités ou assister à l'arrivée du roulier celui qui transporte le bois), Adolphe Peslier…
Retenez ce nom, il va revenir dans notre histoire…
Que dire de plus sur le pépé ? Qu’en 1912 ou 1913, il eut un accident de charrette en accompagnant les Quatrebarbe dans leur propriété normande de Préfailles. Assis près du cocher, alors que la famille blasonnée était dans l'habitacle, la carriole est tombée et Arsène a roulé dans le fossé se cassant une jambe.
Aujourd'hui, aux frais de la Sécurité Sociale, on plâtrerait et rééduquerait le membre malade, mais au début du siècle précédent, une jambe cassée pouvait se transformer en infirmité à vie, ce qui fut le cas…
Résultat : en 14/18, Arsène resta à Maisoncelles.
Contrairement à son frère Marcel (1883-1958), de neuf ans son cadet, qui vécut l’enfer des tranchées…
Mais revenons aux passagers du 19 mars 1922…
Outre ses trois fils que vous avez bien connus, Paul I (17 ans), Marius (16 ans) et Arsène III (14 ans), le pépé est accompagné de sa mère, que son père avait épousée le 9 juillet 1872 : Joséphine Indré, une ouvrière née à Château-Gontier, le 13 décembre 1850.
Ses petits-fils en ont gardé le souvenir d'une femme au caractère effacé, qui ne parlait jamais. Paralysée des jambes, elle ne quittait son fauteuil d'infirme que pour son lit. Elle était surnommée Mami Bobo et l'embrasser relevait de l'exploit : elle avait le visage couvert de verrues. Elle termina ses jours à La Craulière où elle mourut le 9 janvier 1934, neuf ans après la mort de son mari Arsène I. (Lequel, bien qu’il eût refusé de quitter Maisoncelles, mourut quand même à Laval le 15 mars 1925, à l’âge de 80 ans. A l’hôpital que Benoît 1er vous présentera tout à l’heure.
Pourquoi ? Comment est-il revenu ? Avis à Stéphane Bern ou à Franck Ferrand.)
Autre passagère de la charrette du 19 mars 1922, la femme du pépé, Madeleine née David. C'était une fille plutôt bien dotée, comme on disait dans le temps, car son père, Michel David, était LE gros entrepreneur de maçonnerie de Maisoncelles. Un notable. Qui, néanmoins, accepta que sa fille épousât un garçon plus pauvre qu'elle car elle claudiquait et n’avait pas la santé… Elle mourut d'ailleurs 23 ans avant son époux, le 1er octobre 1943, pendant l'Occupation allemande, à l'âge de 69 ans, à La Craulière.
Dans sa jeunesse et le temps qu'elle resta à Maisoncelles, c'est-à-dire jusqu'en 1922, elle eut néanmoins assez de santé pour tenir une épicerie-débit de boissons. Chez elle venaient se désaltérer, et parfois "se piquer la ruche", beaucoup de maçons employés par son père. « Mais ce dernier, m’avoua Marius, ne voyait pas d'un très bon œil que sa fille abreuve sa main d'œuvre…»
(N'ayons point toutefois de l'épicerie familiale l'image d'un repaire de poivrots uniquement fréquenté par des ouvriers du bâtiment !C'était aussi un lieu de rendez-vous nimbé d'un certain prestige féminin, car il était régulièrement fréquenté par les comtesses de Veyzins et de Quatrebarbes, les deux grandes figures aristocratiques du village pour lesquelles, je l’ai déjà dit, travaillait l'artisan Arsène II tout au long de l'année.)
Ils étaient six dans la charrette donc mais auraient pu être sept car un frère a succombé, Michel, qui fut présenté sans vie le 22 mai 1913.
Alors maintenant, une dernière question, essentielle : Pourquoi ces Gruau viennent-ils à Laval ? Est-ce en raison d’un excès de violences urbaines à Maisoncelles ? D’un taux d’islamisation trop élevé dans le centre-ville ? Parce que la fibre optique ne passait pas par le village ?
Nenni ! Il viennent pour que l’pépé y développe ses affaires qui deviennent de plus en plus importantes avec l'acheteur et marchand de bois Julien Garry ainsi qu'avec - vous connaissez son nom- Adolphe Peslier, propriétaire-entrepreneur de roulage (transport du bois).
Arsène a d'abord pensé s'installer chez le premier, qui lui a proposé un terrain rue du Vieux-Saint-Louis, face au kiosque à musique (futur square de Boston). Mais cet emplacement déplaît aux fistons - tonton Marius me l’a confirmé - fistons qui avaient réussi à décider leur père de vendre la maison familiale de Maisoncelles…
Et le pépé Gruau de choisir d'habiter dans une petite maison contiguë aux écuries du père Peslier sur ce qui se nomme aujourd'hui le boulevard du 8 Mai 1945, à l'époque boulevard du Gué d'Orger, au lieu-dit La Croslière.
Pour ceux qui connaissent l’histoire de Laval, ce Peslier n’a rien à voir avec Jean-Luc, qui a créé Prisma. C’est un « rouleur » dont la fille unique joue du piano et parle latin, une intellectuelle en quelque sorte, qui deviendra institutrice et quittera ce monde sans avoir jamais vu le loup, Mlle Berthe, que mon grand-père aurait pourtant bien aimé mieux connaître si son père avait été d’accord… Mais j’ai cru comprendre qu’il la trouvait malingre et peu fortunée.
Donc les Gruau poseront ici-même leurs malles, définitivement. Car cette fois, l'endroit plaît aux enfants, qui eurent souvent leur mot à dire…
Pour conclure sachez qu’à Laval, Arsène concentrera ses activités sur la couverture et la charpente. Il réussira son implantation en quelques années. Il aimait à dire, c’était son expression, qu'il avait "dû sauter bien des obstacles".
Grâce à son savoir-faire et à ceux de son fils aîné, Paul I; puis de son petit-fils Paul 2 et, durant sept mois, grâce aux qualités de management d'un de ses arrières petits-fils, Franck-Désiré-Michel Gruau, puis d'un repreneur aujourd'hui retraité, Philippe Lenormand, des centaines d'entreprises mayennaises auront pu couvrir leurs usines, entrepôts ou autres maisons…
Pour en finir avec le Pépé, signalons qu'il détient un record familial : la longévité des Gruau Arsène en ce bas-monde : 92 ans !
Est-ce parce qu'il pratiqua longtemps le vélo ? Jusqu'à ce que ses fils – qui lui avaient déjà interdit de se remarier – l'empêchent de pédaler au Gué d'Orger où il représentait un danger public ?
Voilà, chers cousins, j’en ai fini avec cet historique qui nous concerne tous peu ou prou.
Et je n’avoue que deux regrets concernant cette première étape de la cousinade : celui d’avoir abandonné le vélo du pépé il y a plusieurs années à des ferrailleurs. Et celui d’avoir détruit le vieux fauteuil roulant de «Mamie Bobo» et de sa bru Madeleine David…..
Ils auraient eu toute leur place aujourd’hui en ce lieu !
Merci de m’avoir écouté.
