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Marcel Renaudin (1922-2017) : Le typhus, Les Papillons Blancs, La quincaillerie Cormerais-Blu... (4ème et Dernière partie)

"De retour à Dachau, un peu plus en forme que je n'étais parti, indique Marcel Renaudin, j'ai retrouvé le Père Wilhem Poïess au bloc 26 - celui des curés - qui m'a demandé si je ne voulais pas être volontaire pour aller au bloc 30 aider les malades atteints du typhus... "Tu peux faire du bien là-bas, si tu veux !" Je lui ai dit la vérité pas très glorieuse, je le confesse :

"J'ai pas envie d'attraper le typhus !"

Soyons honnêtes, on le comprend...

Saloperie de typhus

Typhus, le mot lui-même donne des frissons...

Ouvrons le Petit Robert : "Maladie infectieuse, contagieuse et épidémique, causée par une rickettsie et transmise par les poux, caractérisée par une fièvre intense à début brutal, une exanthème purpurique et un état de stupeur pouvant aller jusqu'au coma."

Bref, cette terrible maladie qui commença à sévir dès le début de janvier 1945 allait faire des milliers de victimes à Dachau comme dans les autres camps de concentration.

Malgré l'effroi que ce mot provoque, Marcel demande à réfléchir. Il sait que les occupants du bloc 30 sont consignés, qu'ils n'en sortent pas... Que les SS, pour éviter toute contagion, n'y pénètrent jamais...

Entrer dans ce bloc signifie pour Marcel, ne plus avoir de corvées à se taper, ne plus avoir à se planquer pendant les heures de "liberté", ne plus avoir d'appel à endurer matin et soir qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige...

D'autre part, se destinant à la prêtrise, Marcel ne peut rester insensible à l'appel que le Père Poïess lui a lancé d'aller aider son prochain, y compris au péril de sa vie. Surtout au péril de sa vie...

Après quelques jours de réflexion, Marcel a fait son choix : Va pour le Bloc 30 !

Après avoir planté des salades, nettoyé des silos, rivé des pièces d'avion et rangé des vêtements, notre étudiant en théologie devient l'assistant d'un médecin russe...

Une activité noble et... rémunérée

"Mon but était d'aider à mourir les déportés atteints du typhus", indique-t-il.

Bien qu'ils refusent de lui donner le titre d'infirmier, les Allemands considèrent Marcel comme un "stubedienst", un membre du "service de chambre".

A ce titre, il a le droit d'être payé.

"Si les billets qu'on me donnait n'avaient aucune valeur en dehors du camp, ils me permettaient à la cantine-de-messieurs-les-kapos de pouvoir, par exemple, obtenir un verre de bière d'une valeur de deux marks."

Par ailleurs, grâce au Père Poïess, Marcel peut distribuer la communion aux malades qui en font la demande. "Le Père Poïess réussissait à soudoyer le tzigane qui était à l'accueil du Bloc 30 et m'apportait les hosties..."

"J'aidais les gens à mourir en leur permettant d'être moins seuls qu'ils n'étaient, se souvient Marcel. Je m'occupais en particulier des Français mais aussi des étrangers qui étaient d'accord pour avoir un tel accompagnement..."

Les seuls moments de détente avaient lieu le soir. Une fois la soupe avalée, Marcel jouait au bridge à la bougie avec trois de ses compagnons de chambrée, trois "huiles" si l'on peut dire puisqu'il s'agissait du chef de ladite chambrée (le curé polonais), le chef du Bloc 30 (un Allemand) et le chef de la cantine.

Malade à son tour

Mais ce qui devait arriver arriva : Marcel finit par attraper le typhus à son tour...

Un mot là-dessus, Marcel ?  "Le typhus, c'est d'abord la chiasse ("durchfall"). La chiasse et l'anéantissement complet !"

Dans le Bloc 30, Marcel discute souvent avec un ami dont le père avait été ambassadeur en Roumanie, Christian Taulègne, lui aussi atteint du même mal. Lucides, les deux Français savent qu'ils ont peu de chance de s'en sortir. Qu'ils peuvent, dans le pire des cas, quitter ce monde en moins d'une semaine...

C'est pourquoi Marcel demande à son chef de chambrée, le curé polonais, de recevoir le sacrement de pénitence...

Mais une fois de plus la Providence veille sur notre ami : le 10 février 1945, il se retrouve au "revier", soigné par un officier belge, un colosse prénommé Arthur...

Pourquoi parler de "chance" quand on a le typhus et qu'on réside à Dachau ?

"Parce que normalement, indique Marcel, les Allemands refusaient de vous envoyer au "revier" quand on avait cette maladie. Vu que vous étiez condamné, ils préféraient vous laisser mourir sur place..."

Là encore, les bons amis - le Père Poïesse et quelques autres - ont permis à Marcel Renaudin de s'en sortir.

"Est-ce parce que j'étais catholique ? Que je jouais au bridge avec eux ?" Peut-être...

A noter que l'ami Christian a, lui aussi, eu droit au même traitement de faveur. Et qu'il s'en sortira également.

Car au "revier" la santé des deux malades s'améliore à la vitesse grand V !

"Au bout de trois semaines, je marchais avec un bâton, se souvient Marcel. J'avais repris un peu de poil de la bête."

Dès lors, Marcel retourne au Bloc 30 où il passera désormais ses journées à ne rien faire d'autre qu'à attendre la libération du camp... longuement décrite dans son ouvrage autobiographique réalisé avec votre serviteur (je le répète pour ceux qui prendraient le train en marche...)

Savoir obéir

Parmi les raisons qui ont permis à Marcel de revenir de Dachau et de fonder une famille, il en est une qu'il n'hésitait jamais à mettre en avant avec sa franchise habituelle : il a toujours accepté d'obéir.

"Je n'ai jamais joué les héros, confessait-il, et n'ai jamais voulu participer à aucun sabotage pour la simple et bonne raison que j'avais envie de rentrer chez moi. Il y a des déportés qui l'ont fait, qui ont joué les héros, si l'on peut dire, et ils n'ont jamais revu ni leur pays, ni leur famille, ni leurs amis. Morts pour la France ! Moi je voulais revenir."

Et Marcel de citer une scène "aussi stupide que terrifiante" : "Un jour un déporté ukrainien avait refusé de dire "Achtung" à un SS qui le lui demandait expressément. Au lieu de ça, il s'est tourné et lui a montré son derrière... Résultat : le SS a sorti son pétard et pan ! Au Royaume des cieux l'Ukrainien !"

"On ne peut pas lutter dans certains cas, poursuit Marcel. Moi, par exemple, je pesais 38 kilos à l'époque, comment aurais-je pu avoir la moindre chance de battre un SS qui en faisait parfois 100, 110 ? C'est pourquoi j'obéissais aux ordres, fussent-ils stupides."

Ce discours de bon sens, que Marcel tenait ouvertement, certains déportés le lui reprocheront ensuite et l'accuseront, à la Libération, d'avoir été pour les Allemands."

Incroyable mais vrai !

Libération et retour en France

Compte tenu de son état de santé, Marcel ne rentrera pas aussi vite en France que certains de ses petits camarades. Les autorités ont en effet décidé qu'il devait aller se reposer sur l'île de Reichenau, en Suisse, près du Lac de Constance.

"Un mois de convalescence dans un cadre superbe."

Il va retrouver quelques forces et quitter le fameux pyjama rayé qu'il dut porter pendant tout son séjour à Dachau !

Il rejoindra Paris et l'Hôtel Lutétia après avoir eu droit, à Strasbourg, à un interrogatoire extrêmement poussé et mené par des militaires de l'armée française qui voulaient s'assurer que "nous avions bien été détenus à Dachau."  

A la gare du Mans, en tenue civile, Marcel, autant pour plaisanter que pour masquer son émotion, "fait un peu le fanfaron"...

Il ne descend pas parmi les premiers, "pour faire traîner la surprise"... Et, comme il porte des vêtements civils, sa mère (venue avec deux de ses filles et un ami de la famille qui faisait office de chauffeur) a du mal à le reconnaître de loin car elle s'attendait à retrouver son fils en tenue rayée de déporté.

Une surprise pour papa Eugène

Bien sûr quand il s'est rapproché, elle l'a immédiatement reconnu et la mère et le fils sont tombés dans les bras l'un de l'autre...

Monsieur Echard (l'ami chauffeur) a conduit tout ce petit monde à la maison... où une autre scène restera dans les annales familiales des Renaudin...

Quand Marcel aperçoit son père sur le pas de la porte de la maison de Loué, il enlève illico presto sa chemise dans la cour pour lui montrer son propre corps. Et il lui dit ces paroles, qui resteront à jamais gravées dans la mémoire de ceux qui assistèrent à cette scène de retrouvailles un peu tendue : "Tiens, regarde ! Toi qui m'avais dit qu'on n'en baverait jamais autant que vous en 14 !"

Et Marcel d'ajouter : "Tu pourrais lire ton chapelet sur ma colonne vertébrale !"

Il est vrai, rappelons-le, que le revenant pesait moins de 40 kilos...

Une nouvelle vie commence donc pour Marcel qui prendra rapidement conscience qu'il n'avait point la vocation pour devenir prêtre.

En revanche, il n'a jamais perdu la foi catholique et a continué de pratiquer chaque dimanche que Dieu lui a permis de vivre jusqu'en janvier 2017.

Serge

Une famille de six enfants verra le jour après une rencontre avec une Lavalloise qui travaille chez le miroitier Schultz et qui habite chez ses parents, en face de l'église des Cordeliers, Jeanne Ballin...

Six enfants, oui, une belle famille et un fils, Serge, qui aura droit à un "régime spécial" imposé par sa trisomie 21 (on parlait de mongolisme, à l'époque). Avec d'autres parents, Marcel et Jeanne participent à la création d'une association qui deviendra assez rapidement une antenne des "Papillons blancs" dont le siège, les vieux Lavallois s'en souviennent, était situé en bas de la rue Félix-Faure.

Marcel participera au développement de deux structures spécialisées qui viendront s'ajouter à l'Institut Médico Pédagogique (IMP) : l'Institut Médico Professionnel (IM Pro) et, plus tard, un Centre d'Aide par le Travail (CAT) qui existe toujours dans la zone des Touches.

Serge a pu bénéficier de ces trois structures.

Et aussi - et surtout !- de l'amour et de l'affection de ses parents, de ses quatre frères et de sa soeur Christiane, que j'ai connue dans la classe de Madame Lemercier, à l'école maternelle de l'Enfant-Jésus située rue du Colonel Flatters.

Grâce à Serge, les Renaudin rencontreront également le célèbre Professeur Lejeune, un homme extraordinaire qui a fait beaucoup pour les trisomiques et pour leurs parents. "La rencontre avec Jérôme Lejeune fut bénéfique, indique Marcel, car il a demandé qu'on arrête de donner des médicaments à Serge."

Avec l'âge Marcel et Jeanne n'ont pas pu continuer de garder Serge chez eux. Il est alors parti dans une structure où il pouvait être pensionnaire. Mais pas à Laval car il n'y avait pas de place pour lui aux Papillons Blancs. A Beaumont-sur-Sarthe, dans un foyer spécialisé de l'association Anaïs.

Adieu Jeanne !

Serge est mort peu de temps avant Marcel mais de longues années après sa mère Jeanne "qu'un cancer du rein a envoyée au cimetière en un mois et demi", se souvient Marcel.

Depuis 2003, Marcel Renaudin ne savait plus ce que passer une bonne journée voulait dire.

La foi l'a aidé à tenir le coup. Comme à Nuremberg quand il attendait son exécution.

La foi et ses enfants et petits-enfants, bien sûr.

Durant sa vie il a aussi pratiqué la gymnastique à Beauregard (qui deviendra l'USL) et le football - comme joueur puis, dès 1952, comme arbitre (il présidera la commission départementale des arbitres de la Mayenne de 1972 à 1992).

Professionnellement il a travaillé à la quincaillerie Cormerais-Blu, de 1950 à son départ à la retraite, en 1982...

Mais ceci est une autre histoire, qui se trouve narrée dans le petit livre précité que j'ai eu l'honneur d'écrire il y a plus de dix ans.

Voilà comment les choses se sont passées...

En 2006, à la mairie de Laval...

En 2006, quelques semaines avant les vacances d'été, Pierre Renaudin, le fils aîné de Marcel, m'a demandé (c'était à la mairie, salle des commissions, après une conférence de presse dont j'ai oublié le sujet), si j'accepterais d'interroger son père pour coucher sur le papier ses souvenirs de déportation. Pierrot savait que j'aimais écrire aussi en dehors de Laval-Infos et que j'avais rédigé l'autobiographie de l'ancien président de la Chambre de Métiers de la Mayenne, Jacques L'Hoste (qui était, lui, passé par Auschwitz et Buchenwald).

Bien qu'ayant un emploi du temps chargé (à l'époque), j'ai accepté la demande un tantinet "pressante" de Pierre ("mon père n'est plus tout jeune") et tiens à signaler que je n'ai pas eu à le regretter car Monsieur Renaudin n'était pas seulement quelqu'un qui sortait de l'ordinaire, c'était aussi un homme très agréable à fréquenter malgré un caractère parfois... rugueux.

Un homme dont ma chère grand-mère maternelle Agnès Cormerais, son ancienne patronne (son mari Henri, mort en 1949, avait été l'associé de Georges Blu, c'est vieux tout ça !), m'avait toujours dit le plus grand bien...

Le cycle de nos rencontres débuta le mardi 22 août 2006...

Toutes ont eu lieu chez lui, dans sa maison de la rue Saint-Eloi, derrière l'ancien champ-de-foire, en fin d'après-midi (17 h ou 17 h 30) et toutes se sont achevées, autour d'un Panach (pour lui) et d'une Heineken (pour bibi), par une conversation roulant sur des sujets plus réjouissants que ceux liés aux horreurs de Dachau : l'USL, la quincaillerie Cormerais-Blu, la situation politique du moment...

"Un témoin, pas un historien !"

Ce que j'ai le plus apprécié chez cet homme ? Le fait que jamais il ne jouait au héros, ni au donneur de leçons, ni à l'historien..

"Je raconte ce que j'ai vécu et seulement ce que j'ai vécu", aimait-il à rappeler dans chacune de ses causeries auprès des collégiens et lycéens.

Ce grand lecteur aimait aussi à préciser qu'il ne lisait jamais d'ouvrages sur les camps de concentration : "Je ne veux pas raconter des choses que j'ai lues ici ou là et qui pourraient m'influencer."

Et de marteler : "Je suis un témoin et un historien."

Bravo ! Car généralement, les survivants ont tendance à en rajouter. Le résistant a tué trois nazis puis, au fil des années, il en a tué quatre ou cinq...

C'est humain...

Cela porte un nom, qu'un rescapé des camps, Paul Rassinier, a immortalisé dans un ouvrage qui fit scandale  : "Le mensonge d'Ulysse"...

Marcel Renaudin n'aimait pas non plus ceux qui, en Mayenne ou ailleurs, en rajoutaient une couche sur ce qu'ils avaient vécu et qui, sous le prétexte qu'ils étaient...

Enfin, je ne veux pas tout révéler !, nous sommes en France et certains propos sont désormais interdits.

Je ne vous dirai pas non plus ce qu'il pensait de l'invasion du pays que les politiques organisent pour gagner les voix de certains électeurs et s'en mettre plein les fouilles...

Marcel n'avait pas sa langue dans sa poche (Oh, non !) et il savait appeler un chat un chat (Oh, oui !).

Il n'était pas politiquement correct. C'est aussi pour cela que je l'appréciais.

Je préfère garder pour moi certains propos (j'insiste) car l'époque d'abrutis dans laquelle nous vivons ne permet même plus de les comprendre et de les apprécier à leur juste valeur...

Merci, Pierrot !

Enfin, dernière chose avant de conclure, qui a été plusieurs fois évoquée dans les discours ayant précédé sa messe de sépulture : Marcel Renaudin était un homme très généreux : outre des petits gâteaux (Petits Lu, Pailles d'or...) pour accompagner ma bière, il m'a régulièrement offert... des cadeaux à remettre à mes enfants pour enrichir leurs collections qui de poupées, qui de voitures miniatures, qui de crayons de couleur...

Un vrai Père Noël, "l'abbé Renaudin" !

Je le répète : Marcel Renaudin était petit par la taille mais grand par la vie qu'il avait menée et par ses qualités humaines.

Ce fut un honneur pour moi de l'avoir rencontré pendant de longs mois.

Et aussi d'avoir reçu Serge à déjeuner une fois dans ma demeure et de l'avoir présenté à ma proche famille.

Merci Pierrot !    

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