Ma vie de libraire chez Duquesne (XII) : les succulents souvenirs de Pierre Tchernia nous font revivre Fernandel, Blondin, Aymé, Jean Richard...
Cher JCG, quel livre avez-vous lu ou feuilleté tout dernièrement ?
Ayant eu la bonne surprise de pouvoir bénéficier de mon samedi 2 mai, j’ai pu renouer avec ma vieille habitude lavalloise d’aller flâner chez Emmaüs pour y dénicher des ouvrages d’occasion sur des sujets parfois sérieux, souvent légers. J'ai rapporté de ma promenade, entre autres, un livre de souvenirs de Pierre Tchernia (1928-2016), « Monsieur Cinéma », un pionnier de la télévision française que je regardais jadis avec une régularité justifiée par une qualité certaine. Son ouvrage, paru en 2003, est titré Magic Ciné, du nom de la salle de banlieue où enfant, le petit Pierre Tscherniakowsky a découvert l’une des grandes passions de sa vie, le cinéma.
Je crois me souvenir que vous aimez tout particulièrement les anecdotes sur les gens célèbres que vous avez connus, principalement, à travers les merdias…
Mon goût pour ce genre de connaissances a été renforcé par mes dix années de «conférencier», disons de causeur, dans deux maisons de retraite parisiennes appartenant aux frères P. Comme je parlais très souvent de vedettes télévisuelles et de cinéma, il me fallait régulièrement faire le plein d'anecdotes. Dans Magic Ciné, que j’ai parcouru hier soir, j’ai tout particulièrement apprécié celle que je vais vous conter si vous le permettez, car, vous le savez, je suis à la fois un admirateur de Brassens et libraire de profession.
Je vous écoute…
Pierre Tchernia et un collègue de la télévision déjeunent avec Brassens. « La conversation vient sur les chats, et Brassens [de citer] Rudyard Kipling. Dans les Histoires comme ça, il y a celle du chat qui s’en va tout seul. Georges s’aperçoit que nous ne connaissons ni l’un ni l’autre. Il se lève, décroche le téléphone, appelle un ami libraire : J’ai ici deux ignares qui n’ont pas lu les Histoires comme ça… Dans l’instant qui suivit, il envoya en taxi Sophie, la gentille et souriante gouvernante blonde qui tenait sa maison, chez le libraire, et c’est ainsi que nous avons découvert ce chat qui manquait à notre culture.»
Formidable !
Mais attendez, je n’ai pas fini de citer Tchernia, qui complète ainsi l'information concernant le geste de Brassens :
« Le goût des livres et le goût de l’amitié lui faisaient acheter une vingtaine d’exemplaires d’un même livre ou d’un même disque afin d’en faire cadeau à ceux qu’il aimait.»
Ah, si vous aviez deux ou trois Brassens à fréquenter Duquesne !
On peut toujours rêver !
Une autre anecdote sur Brassens, que vous appréciez tant.
Une citation : « Quand je suis arrivé à 20 ans à la bibliothèque du XIVe, j’ai découvert que j’étais d’une ignorance encyclopédique.»
Une dernière…
« Un jour, écrit Tchernia, [Brassens] déjeune chez nous avec Fallet. Ma femme l’accueille. Elle attend un bébé, il n’y en a plus que pour deux mois, et Brassens murmure : Avec l’air calme et triomphant de celles qui perpétuent l’espèce…»
C’est sublime, et je me réciterai cette citation la prochaine fois que je croiserai une femme enceinte.
C’est si beau une femme enceinte. La France en compte trop peu, de françaises j’entends…
D’autres anecdotes extraites de Magic ciné ?
Je n’ai point fini ce livre mais ai infiniment apprécié que « Monsieur Cinéma » comptât Marcel Aymé parmi ses écrivains favoris. C’est aussi mon cas. Ah, Marcel !, e cher Marcel, je le relis souvent…
Chaque fois que je veux me plonger dans la France que j'apprécie le plus...
Pouvez-vous développer cette attirance, siouplaît…
Tchernia a été emballé par un recueil de nouvelles dont le titre est devenu fameux : Le passe-muraille, qui commence ainsi : Il y avait à Montmartre, au troisième étage du 75 bis de la rue d’Orchampt, un excellent homme nommé Dutilleul qui possédait le don singulier de passer à travers les murs sans en être incommodé.
Formidable incipit !
« La tranquillité de cet énoncé, ce fantastique quotidien, c’était pour moi une chose toute nouvelle, écrit Tchernia. Je n’avais jamais pensé qu’on pût mettre en scène les descendants du chat botté au 75 bis de la rue d’Orchampt. »
Puis il lit la deuxième nouvelle du Passe-Muraille, Les Sabines, dont l’action se passe aussi à Montmartre, le quartier où vivait Marcel : Il y avait à Montmartre, dans la rue de l’Abreuvoir, une jeune femme prénommée Sabine, qui possédait le don d’ubiquité.
Tchernia est emballé, conquis !
« Très vite [il] se met à fureter chez les marchands de livres d’occasion au marché de Levallois, sur les quais. Il me fallait lire tout ce qu’avait écrit Marcel Aymé, confesse-t-il, c’est-à-dire 18 livres, y compris Les jumeaux du diable, dont il avait interdit la réimpression. »
Ce qu’il a apprécié tout particulièrement chez Marcel Aymé ? Ceci, que j’ai savouré moi aussi, quelques dizaines d’années plus tard :
“ C'est la liberté, la fantaisie, mais aussi la tendresse pour les humbles, la hargne pour ceux qu’il appelle souvent les grossiums, et le style. Quand on parle du dessin d’Hergé, on dit la ligne claire. Marcel Aymé, lui, a le style clair, une réalité où se glisse, léger, l’humour. »
Et de citer ces paroles de Marcel que je ne connaissais pas :
« Je pars sur des données imaginaires avec une conscience paisible et une foi robuste dans la vérité du dénouement, de sorte qu’en achevant la nouvelle j’ai le droit (parce que j’ai été réaliste tout le temps) d'ignorer les absurdités auxquelles j’ai feint de me laisser aller. »
C'est très finement vu...
Et Tchernia d'ajouter :
« Quoi de plus réaliste qu’un homme qui devient femme douze heures par jour, qu’un antiquaire qui vend des bottes de sept lieux ou qu’un employé de bureau que Dieu coiffe d’une auréole ? »
Et Tchernia de conclure :
« Pour la télévision j’ai eu le plaisir de réaliser quatre de ses contes : Le Passe-Muraille, La Grâce, Héloïse et L’Huissier. Le héros, chaque fois, est un être ordinaire plongé dans une situation extraordinaire.
« Et ce héros, chaque fois fut interprété par Michel Serrault. On a dit que j’étais obligé de l”employer parce qu’il détenait des documents accablants sur mon attitude pendant l’occupation. Pure méchanceté : j’avais douze ans. »
Serrault, j’appréciais cet acteur… même si je trouvais que, parfois, il en faisait des tonnes, comme on dit vulgairement...
Tchernia, lui, l'appréciait énormément, et le fit tourner dans cet excellent film : Le Viager, sorti en 1972. Serrault y interprète le personnage principal, inoubliable, Monsieur Martinet, qui survivra 40 ans à la signature de la vente de sa maison en viager ! Il aura enterré tous ceux qui l’ont financé une grande partie de son existence..
L’histoire commence dans les années 30 et s’achève en 1971.
Comme l’écrit Tchernia, « il y a dans Le Viager deux premiers rôles : Serrault et la maison". Et d'ajouter : “ C’est la maison qui a demandé le plus de recherches. »
Ils l’ont trouvée dans la région de Saint-Tropez. Un endroit ravissant qui, entre 1930 et 1971, a pris une valeur marchande inestimable.
Une anecdote ?
Une fois la maison idéale dénichée, le réalisateur [Tchernia] décide d’amadouer le propriétaire en lui signalant que « l’équipe de la déco » allait, « au fur et à mesure de la chronologie de l’histoire, apporter des embellissements. Là on va construire un petit muret, on va planter des oliviers, repeindre la façade… Tout ça vous restera, bien sûr…. J’entends encore la réponse que me fit le propriétaire, un certain M.Tabaron : Je veux bien vous aider, je suis d’accord, mais ce que je vous demande, c’est que vous me remettiez le bâtiment dans l’état où il est aujourd'hui… Quand je travaille dans la vigne, aux beaux jours, il y a des autos qui s’arrêtent, des gens qui veulent acheter… Mais la maison n’est pas à vendre. C'est là que je range mes machines, mon matériel C’est un lieu de travail… Ils me font perdre mon temps ces gens-là… Je laisse traîner exprès des vieux fûts, des vieux pneus, plus c’est encombré et moins ils s’arrêtent.L. Alors les embellissements j’en veux pas ».
Une réponse qui me plaît...
" ...et c’est ainsi, poursuit Tchernia, que l’équipe de la déco, les peintres, les ensembliers, ont passé plusieurs jours, en fin de tournage, à désembelliser la maison. »
Chez certains Français de ces années-là, l’argent ne comptait pas…
C’était une autre époque, même s’il ne faut pas idéaliser le passé de notre pays, qui a quand même connu la Terreur…
Une autre anecdote concernant Le Viager…
Pour les vêtements que devait porter M. Martinet, pas question d’aller les acheter chez un grand tailleur élégant. Ni de lui faire porter des pompes de ministre…
Un beau jour, Tchernia et Serrault se rendent chez un marchand de chaussures sans penser qu’ils allaient attrister la vendeuse…
« Que voulez-vous, messieurs ?, demanda gaiement cette dernière, éblouie à la pensée que M. Serrault vienne se faire chausser ici : Nous voudrions des chaussures qui ne marquent pas trop notre époque. Il faudrait qu’elles évoquent les années 1930. Du 42.
Elle nous présente des Richelieu box-calf de la meilleure qualité.
- Non, vous n’avez rien de plus ordinaire ?
Elle s’en va et revient avec des sandalette.
- On a ça ! C’est un modèle déjà plus simple.
- Ce n’est pas mal mais c’est encore un peu chic.
- Mais nous n’avons rien d’autre !
J’aperçois alors dans un coin des chaussures qui n’étaient même pas en cuir, faites dans une sorte de matière plastique noire : elles avaient des soufflets sur les côtés, comme nous avions vu quand nous étions gosses dans nos campagnes.
- Montrez-nous donc ça !
Michel essaie, et là, pour la vendeuse, c’est le coup de grâce. Il me parle à l’oreille : C’est épatant… Elles me vont bien, mais je me demande si on ne devrait pas les prendre un peu plus grandes.
- Je vois : un peu clown ?
- Pour ma démarche…
- Oui, mademoiselle, vous avez du 44 ?
Elle en avait et nous sommes partis, abandonnant cette malheureuse navrée d’avoir vendu à une vedette de cinéma une paire de chaussures lamentables dont la pointure ne correspondait pas au pied du client.»
C’est le genre d'anecdote qui me réconcilie avec l’espèce humaine…
Mitou.Ce livre est fort plaisant et je n’ai pas tout lu, loin s’en faut…
Mais j’ai quand même trouvé de quoi satisfaire aussi ma curiosité avec Antoine Blondin, que Tchernia appréciait hautement.
Je vous écoute :
« Dans un bistrot, Tchernia va découvrir, et avec quel émerveillement, la vivacité d’esprit de Blondin: Je suis assis face à la porte de l’établissement et je lis Le Vieil homme et la mer, nouveauté à l’époque. La radio diffuse une vieille chanson d’Edith Piaf, L'Accordéoniste. Antoine ouvre la porte, il est à trois mètres de moi. En trois secondes, il lit le titre du livre, il entend la chanson, et dit : Le Vieil Air et la Môme, improvisant une parfaite contrepèterie. »
Ah, Blondin, quel esprit vif !
C’est lui du reste, cet Antoine, qui va permettre à Tchernia de rencontrer son cher Marcel. Marcel Aymé, vous vous souvenez.
« La scène se passe aux Trois Baudets, pendant l'entracte du premier spectacle de Raymond Devos. À l'entracte, comme toujours, des bonjours interrompus par d’autres bonjours qui vont l’être à leur tour : le brouhaha, l’écume. Dans ce vacarme, voici qu’apparaît Antoine. Il me cherche, m’attrape : Viens, Marcel est là, je vais te présenter. Nous fendons la foule avec peine et apercevons Marcel Aymé, le visage levé, les yeux mi-clos par les lourdes paupières. Antoine me présente.
« Marcel Aymé me dit bonjour et je murmure une phrase banale. Je sais bien qu’il parle peu, et moi je suis intimidé comme je l’ai rarement été. Le silence va s’installer, heureusement la sonnette de fin d’entracte nous sauve, lui, Antoine et moi.
Il n’y a pas que les grandes douleurs qui soient muettes. »
Excellente chute, ce Tchernia ne manque décidément pas de talent pour conter sa vie !
J’ai lu une anecdote avec Fernandel qui m’a réjoui, elle aussi.
Je vous écoute...
« Tiens, un souvenir : celui d’un tournage au studio de Joinville. C’est la première fois que je rencontre Fernandel. Pour le joindre, naïvement, je cherche dans l’annuaire du téléphone et je le trouve !
« Sous son vrai nom : Constandin Fernand, propriétaire, avenue…
« A l’époque, poursuit Tchernia, on indiquait la profession, et celle-ci lui paraissait sans doute moins sujette à des appels inutiles que comédien [...] Fernandel m’écoute très poliment et nous donne rendez-vous à mon équipe et à moi |...] Avant de tourner nous parlons. Une jeune fille s’approche et lui demande un autographe, qu’il lui donne aimablement, puis il me dit : Voyez-vous Tchernia, à vous aussi on va commencer à demander des autographes, alors je vous donne un conseil : faites comme moi j’ai deux signatures, une pour les autographes et l’autre pour les chèques. Il avait de l’expérience. »
Une dernière…
Avec l'excellent Jean Richard. Cette anecdote savoureuse, et entre parenthèses dans l'ouvrage (ce qui ajoute à sa finesse) : ‘[Jean Richard] aimait tant les mots qu’il détestait le mime. Un jour un ami l’entraîne à un spectacle de pantomime. Au bout d’un quart d’heure il n’en peut plus. Il se lève et crie : Plus fort ! »
Excellent !
Commentaire de Pierre Tchernia (qui clôt l'anecdote entre parenthèse) : « Pas facile d’être aussi drôle avec deux mots."»
Et je n'en dirai pas plus, pour l'instant concernant cet ouvrage, car, je le répète, je n’ai lu que quelques pages. L’index des noms cités étant très important je suis quasiment certain de glaner une bonne dizaine d’autres anecdotes tout aussi irrésistibles, que j’évoquerai avec vous dans quelques jours car je sais que toutes ces historiettes vous intéressent au plus haut point.
Parfait, quittons-nous de ce pas et… à très bientôt cher JCG !
