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Ma vie de libraire chez Duquesne (XI) : Une vie de Jésus caviardée, Maurice Caillet l'ancien franc-mac devenu catho...

Re-bonjour, cher JCG ! Comme nous sortons de la semaine pascale, j’aimerais que nous privilégiions, une fois n’est pas coutume, vos dernières lectures catholiques et qu’on laissât provisoirement tomber A l'ombre des grandes têtes molles, le premier volume des mémoires de Pierre Monnier abordés fugacement la dernière fois que nous avons parlé littérature…

Je suis d'accord et me réjouis de vous annoncer que j'ai enfin lu Jésus-Christ, sa vie, sa passion, son triomphe, du Père Augustin Berthe, publiée en 1906. Depuis le temps que j'avais ce titre sous les yeux chez Duquesne, mais aussi, entre 2017 et 2022, dans ma précédente maison. Je ne pouvais pas ne pas m'y plonger avant l'âge de la retraite. J'ai donc profité du dernier carême pour l'ouvrir et le lire avec la plus vive attention. J'avoue m'être régalé de vivre de longues heures avec le Christ...

Une citation qui vous a plu au point de l'avoir notée ?

« C’est par le sacrifice de ses instincts mauvais que l’âme passe de la mort à la vie, rétablit en elle le règne de Dieu et commence à goûter ici-bas la béatitude du Royaume des cieux. »

Des phrases comme celle-là, ce livre en regorge. 

Forcément, la vie du Christ !

Il y a aussi des propos que d'aucuns jugeront politiquement incorrects, car ils concernent les juifs. Les juifs de l’époque qui… m'ont fait penser aux « méchants » sionistes d’aujourd’hui…

Toutefois..

Toutefois… 

Toutefois,les propos auxquels je fais allusion - et que je garderai pour moi faute de place - ne se trouvent pas dans toutes les versions de ce livre… 

Comment ça ? Vous voulez me faire croire que certaines versions ont été censurées, caviardées !

Oui, je l'ai vérifié. Mais ce n'est pas le cas de l’édition Kontre-Kulture que j’ai lue - ni de celle de CSRB. Je pense à celle des Traditions monastiques, que nous vendons aussi et qui date de 2017. Dans cette dernière, il manque, entre autres, les dernières lignes du chapitre sur la Pentecôte ainsi que - excusez du peu ! - les trois chapitres qui suivent ce dernier dans l’édition intégrale… 

Je n'aurais pas cru possible de censurer une vie de Jésus !

Voilà comment l’éditeur,« l'édicenseur », nous prévient dans sa préface :

« Nous nous sommes permis de corriger exceptionnellement certains termes ou passages désuets. »

Personnellement, je trouve qu’ils n’ont rien de « désuets »…

Vraiment rien. Surtout par les temps qui courent du côté du Proche-Orient…

Je vous laisse juge…

Je vous écoute.

Dans l’édition des Traditions monastiques, la fin du tout dernier chapitre du livre - qui, je le rappelle, concerne la Pentecôte - s’achève ainsi : 

«  Le Crucifié triomphait : en quelques jours des milliers d’hommes s’étaient rangés sous son drapeau; Jérusalem devenait le centre de son royaume, et qui sait où s’arrêteraient les nouveaux conquérants ? »

C’est une belle fin.

Oui, mais incomplète, cher Bois-Renard, car dans l’édition que j’ai lue se trouvent les lignes suivantes : 

« Les Juifs voyaient parfaitement que l’oeuvre était divine ; mais contrairement à l’avis de Gamaliel, ils résolurent, non seulement d’en empêcher les progrès, mais de l’anéantir complètement, en tuant les apôtres comme ils avaient tué le maître. Ils vont apprendre à leurs dépens ce que devient un peuple qui combat contre Dieu. »

C’est la fin du chapitre Pentecôte suivie par trois derniers chapitres que l’édition des Traditions monastiques a supprimés : Triomphe de Jésus sur les Juifs ; Triomphe de Jésus sur les païens ; Triomphe de Jésus sur l’Antéchrist.

On sait pourquoi ces lignes ont disparu...

On le sait en s’intéressant à l’actualité internationale…

Autre lecture, que vous avez appréciée.

J’ai lu J’étais franc-maçon de Maurice Caillet, un témoignage très convaincant concernant la franc-maçonnerie. Le Caillet en question (1933-2021), d'abord chirurgien puis médecin-chef de Centre d'Examens de Santé (Sécurité Sociale), a été un membre actif du Grand Orient pendant quinze ans, à Rennes. « Jusqu’à ce qu’il vive, à la cinquantaine, un retournement inattendu et décisif...» 

Un retournement qui n’est autre que sa conversion au Christ…

Oui, ce sont des choses qui arrivent… Y compris chez les francs-maçons qui donnent dans la culture de mort, comme ce fut le cas de ce Maurice Caillet qui pratiqua de nombreux avortements et autres ligatures de trompes….

Un passage qui vous a marqué ?

J’ai beaucoup apprécié la dernière planche que le frère Maurice a exposée devant ses confrères. Une planche qui n’a pas suscité l’approbation de ses « frangins », loin s’en faut ! Certains se sont même permis de faire montre de leur désapprobation pendant que Maurice parlait, ce qui, d’après lui, est rarissime… « En loge, on n’interrompt jamais un orateur », écrit-il. 

Le thème de cette dernière planche ?

Jésus, personnage mythique ou initié ? Un travail que j’ai apprécié, car il m’a permis de retrouver mon cher René Girard (utilisé par Caillet pour combattre l’aspect mythique du Sauveur) et de découvrir un érudit gnostique, auteur d’un livre mondialement célèbre, Les grands initiés, Edouard Schudé.  Un livre que je possède depuis des années, et que j’avais laissé de côté.

J’ai donc profité de l’occasion pour lire le chapitre sur Jésus qui aurait été initié par les esséniens…

Concernant "votre cher René Girard", comme vous dites, il serait peut-être utile que vous nous donniez quelques éclaircissements, car nombre de nos lecteurs ne connaissent ce monsieur que de nom…

Bien sûr, voici l’extrait de la planche le concernant : 

« Tout à fait à l’opposé (de l’interprétation mythologique de l’histoire de Jésus), René Girard, dans son livre Le bouc émissaire, démontre que la mission de Jésus et la relation qu’en font les Evangélistes sont la fin de toute mythologie. En effet, pour lui, tout mythe dissimule la victime consentante, le bouc émissaire fondateur de toute société et de toute religion, par la résolution des tensions, la réconciliation des antagonistes. Certes, il existe ici encore une victime expiatoire et comme le dit Caïphe au Sanhédrin : Il est avantageux qu’un seul meure pour le peuple, ceci pour indiquer qu’il vaut mieux sacrifier Jésus plutôt que de voir se déchaîner la violence romaine contre la communauté juive, suspecte de vouloir restaurer la dynastie de David. Cependant, comme le soulignent René Girard et les Evangiles eux-mêmes, cette fois, et en opposition avec les anciens mythes, la victime est reconnue totalement  innocente, elle ne se reconnaît aucune culpabilité personnelle et accepte seulement de se charger des péchés des autres : c’est l’Agneau de Dieu annoncé par Jean le Baptiste, et qui doit enseigner à l’humanité le refus de toute violence et le triomphe de l’Esprit. »

Et Caillet de conclure ainsi cette partie consacré à Jésus, « personnage mythique » : 

« Force est donc d’admettre que Jésus a bien existé, qu’il n’est pas un personnage purement légendaire et que sa Passion est peut-être à la fois la fin de la période mythologique de l’humanité et le début de l’ère chrétienne.»

Voilà qui est fort intéressant et, j'imagine, rarement évoqué lors d’une planche maçonnique... Une autre lecture ?

Oui, un autre livre de Maurice Caillet, encore et toujours ! Une longue lettre qu’il avait écrite à ses proches - dix ans avant le précédent ouvrage que je viens d’évoquer - pour expliquer sa conversion : Du secret des loges à la lumière du Christ - ou la conversion d’un franc-maçon

Vous vous spécialisez dans la maçonnerie, dites donc ?

Nenni ! Mais possédant cet ouvrage et ayant apprécié le précédent, je m’y suis plongé. Il ne fait que 140 pages, que j’ai lues avec intérêt même si Maurice s’intéresse à quantité de sujets qui me laissent de glace…

Du genre ?

Comme la radiesthésie, l’astrologie, le magnétisme… Il a vraiment touché à tout avant de comprendre où se trouvaient la Vérité, la Voie, la Vie…

Quelques extraits ?

Le premier, nous confie-t-il, s’adresse « à ceux qui refusent obstinément de croire à la survie de l’esprit » ;  [Caillet] leur demande : « Pourquoi redoutez-vous la mort, au point de ne pas vouloir en parler, puisqu’elle est pour vous l’entrée dans un long et paisible sommeil ? Avez-vous jamais redouté de vous endormir ? »

Maurice ne manque pas d'esprit…

A ceux qui trouvent curieux de témoigner publiquement de sa foi, Caillet répond  : 

« Le Christ a dit : Celui qui se prononcera pour moi devant les hommes, moi aussi je me prononcerai pour lui devant mon Père, qui est au cieux

Il évoque aussi son premier mariage : « Il ne faut pas se marier à 22 ans, comme moi, la première fois pour satisfaire une attirance physique qu’un peu de sport et une maîtrise de soi peuvent permettre de contrôler. »

Ce n’est plus tout à fait d’actualité. Aujourd’hui, et depuis Mai 68, les jeunes n’ont plus besoin de se marier pour coucher…

Chez les catholiques, je peux vous certifier qu'il existe encore des jeunes femmes qui attendent patiemment d’avoir la bague au doigt pour mieux connaître intimement leur mari…

J’en connais, vous avez raison, on les surnomme des « PAM » (Pas Avant le Mariage). Mais revenons à votre ouvrage. Un autre extrait, s’il vous plaît…    

Les « frangins » vouent un culte particulier à l’évangile de Jean, vous le savez…

Pour ces ésotériques, ces gens qui aiment savoir des choses ignorées de leurs voisins, cet évangile est le seul valable…

Oui, j’ai déjà lu ça quelque part…

« Les francs-maçons se disent disciples de saint Jean l’Evangéliste, comme les Rose-Croix et les Templiers, et ceci en opposition à Pierre et à ses successeurs, mais ils oublient que le disciple que Jésus aimait, nous a transmis clairement son enseignement et, notamment, que c’est Dieu par amour qui a fait l’Homme libre ; que c’est Lui qui nous a dit qu’aux yeux de Dieu le publicain et la prostituée étaient égaux, au même titre que le pharisien scrupuleux ; que c’est encore lui qui nous a demandé de devenir tous frères, en nous aimant les uns les autres. »

C’est très juste…

Maurice Caillet est surtout très bon pour souligner l’impossibilité d’être à la fois chrétien et franc-maçon. C’est son dada. Dans le livre que j’évoque, il donne plusieurs raisons, que je ne peux vous lire maintenant, ce serait trop long, mais je vous livre quand même celle-ci : 

« (...) comment un chrétien peut-il accepter qu’on lui apprenne que Jésus est la réincarnation d’un grand mystique, et que ses disciples l’ont enlevé à temps de la croix, pour qu’il poursuive son enseignement longtemps et paisiblement dans un monastère du Mont-Carmel (c’est en substance ce qu’écrit l’Imperator Spencer Lewis dans La vie mystique de Jésus). »

Un dernier extrait de ce livre..

Oui, un passage que j’envisage de mettre en pratique.

Grâce à un bon curé de sa connaissance, Caillet, arrivé au 18e grade - dont le symbole est la rose sur la croix -, a compris une chose essentielle alors qu'il était attaqué professionnellement par un « frère » qui voulait lui faire la peau (c’était une période très difficile à vivre pour lui) : 

« Grâce à ce bon père j’ai compris que je ne pouvais changer le monde avec ma révolte et mes cris mais qu’en me changeant, moi, patiemment,constamment,  je pouvais contribuer à la conversion, au changement du monde. Et je vis que le passage de la croix à la rose c’était le sacrifice, c’est-à-dire l’amour de tous les hommes, y compris de ceux qui nous haïssent. Et ainsi je réussis à pardonner au fond de mon coeur à ceux qui me torturaient matériellement, moralement et de manière occulte : Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font. (Luc 23,34) »

Allez, ça vole tellement haut ce que vous nous dites que je souhaite un dernier extrait ?

« Attention, il existe une véritable idolâtrie de la bonne santé physique et des performances qui doivent en découler  ! Ne vaut-il pas mieux chercher un sens à la souffrance physique, morale ou spirituelle, inévitable un jour ou l’autre, et se préparer dignement à la mort, que de passer à côté de l’amour véritable (agapè) qui est oblation et sacrifice, mais qui nous rapproche de Celui qui est tout amour : Jésus-Christ. Et, pour le chrétien, quelle devrait être la sérénité face à la souffrance et à la mort, quand il sait ou devrait savoir que le Christ l’accompagne et l’accueillera avec miséricorde, dès le voile de la mort franchi. »

Et de poursuivre par ces lignes qui choqueront peut-être certains de mes lecteurs catholiques de stricte observance (Hors de l’Eglise, point de salut !)

« Du reste, je crois que l’amour du Christ est tellement au-dessus de nos conceptions humaines, qu’il accueille avec la même tendresse l’incroyant ou l’apostat, si son orgueil ne l‘a pas endurci au point de ne pas accepter le pardon de Dieu.»

Le pardon de Dieu, c’est le prêtre qui nous le donne, via la confession… D’où l’importance de se convertir et de pratiquer les sacrements, qui ne sont pas faits pour les chiens…

Oui, vous avez raison mais je continue de penser qu’un non-catholique qui aurait fait beaucoup de bien dans sa vie terrestre, beaucoup de bien, j'insiste, un homme qui aurait su s'oublier pour les autres de nombreuses fois...

Cet homme a peut-être une chance de réussir l’examen final…

Peut-être... Un autre livre rapidement…

J’ai lu également Comprendre & Expliquer la Bible de Madeleine Russocka qui permet de mieux saisir les liens entre l’Ancien et le Nouveau Testament.

Ah, l'Ancien Testament, c'est violent...

Que d’histoires incroyables, que de meurtres et de crimes aussi ! Il y a de quoi y perdre son latin et prendre en grippe le peuple hébreux. Mais il ne faut pas en rester là, bien sûr ! Il faut tenter de comprendre ce que Dieu veut nous faire percevoir. 

Que voulez-vous ajouter d’autre ?

Que j’ai depuis deux jours deux autres livres sur la maçonnerie au pied de mon lit : Les fils de la lumière, de Roger Peyrefitte (1961), et, de Michel Maffesoli, Le Grand Orient - Les Lumières sont éteintes (2023). Deux livres qui me permettent de mieux comprendre l’univers - ô combien tordu - des « frangins » si nombreux dan le pays en général et à Laval en particulier. 

Une dernière remarque pour conclure ?

Oui, que les temps sont durs pour les libraires, qui doivent subir la terrible concurrence du smartphone. Laquelle concurrence m’inquiète pour de bon. Car je suis concerné par le sujet, ayant ce genre d’appareil depuis un an… 

“Et alors ?”, comme dirait la présidente franco-israëlienne de l’assemblée dite nationale quand on lui a demandé pourquoi elle s’opposait à la formation d’une commission d’enquête parlementaire concernant l’affaire Epstein.

Et alors, c’est Le Grand échiquier tous les jours, 24 heures sur 24 ! Trop bien, comme disent les jeunes, qui en abusent et parfois depuis des années.

Vous êtes bien pessimiste concernant votre profession... 

Oui mais je ne suis pas le seul. C'est aussi l'opinion - que je lisais pas plus tard que ce matin sur mon smartphone - de la co-gérante de la Librairie de Paris à Saint-Etienne, une certaine Alexandra Charroin-Spangenberg, qui se trouve être la présidente du Syndicat de la librairie française...

Une femme qui représente les 3 500 librairies indépendantes du pays. Lesquelles, pour elle, sont toutes menacées de disparition...

Et ce pour plusieurs raisons : marges très faibles, désertification des centres-villes, masse salariale très élevée...

Elle évoquait les dangers qui menacent notre profession auprès d'un journaliste du Progrès. Et sa toute dernière phrase m'a glacé le sang...

Je vous écoute...

« Je suis libraire depuis 23 ans et je constate qu'il y a une baisse très nette de la lecture en France, ce qui est très inquiétant. On va vers une polarisation de la société entre ceux qui ne sauront plus lire, parce qu'on en est là et je n'exagère vraiment pas, et ceux qui sauront lire. »

Je m'en tiendrais à ce constat terrifiant, cher Bois-Renard…

Une petite blague pour terminer cet entretien de manière plus joyeuse...

Oui, ça tombe bien : j'en ai une en stock et sur le même sujet :

« Le niveau scolaire a tellement baissé que les élèves croient qu'une voyelle est la femme d'un voyou. »

Merci et à bientôt, cher JCG !

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