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Etiemble démissionne pour un mot d'anglais

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Seul écrivain né en Mayenne à qui le "Roi Pivot" consacra un numéro spécial de son émission Apostrophes (le 26 février 1988), René Etiemble (1909-2002) avait du talent, un sacré caractère et ne plaisantait pas avec les mots anglais...La preuve ? Il démissionna de l'Amicale des Anciens Elèves du Lycée de Laval en 1993 parce que ce dernier avait osé qualifier de "self" sa nouvelle cantine flambant neuve !

 

Parlez-vous franglais ?

Avant de narrer cet épisode, deux mots sur cet agrégé de grammaire qui savait lire à trois ans et avait accédé à la notoriété en 1964 avec Parlez-vous franglais ? un livre qui se vend toujours car il dénonce la présence massive de tournures et de mots anglais dans le français contemporain.

Bien que "citoyen du monde", Etiemble pensait "qu'une communauté humaine se définit avant tout sinon exclusivement par sa langue".

Le refus d'être colonisé

A ceux qui, plaçant les relations commerciales au-dessus de tout, le traitaient de puriste et de chauvin, ce fin lettré répondait : "Il est trop facile d'accuser de puriste celui qui entend être compris quand il parle ; et de chauvins ceux qui refusent d'être colonisés langagièrement, parce qu'ils savent qu'ils le seront ensuite politiquement, sans même s'en apercevoir : sous anesthésie générale !"

 

Il y a des gens qui, une fois célèbres à Paris, retournent avec bonheur dans la ville qui les a connus jeunes et anonymes... Tel n'était pas le cas d'Etiemble, qui ne revint dans sa ville natale de Mayenne "qu'une ou deux fois" après l'obtention de son bachot au lycée de Laval...

"Un charabia de pedzouillards"

Le pourquoi de cet éloignement tenace ? Il le donne lui-même sans détour : "Ma famille : des êtres vulgaires, incultes. Non, pas ma mère : elle avait un talent extraordinaire de modiste ; mais mes oncles, mes tantes, mes cousins étaient vraiment des brutes incultes, parlant un charabia de pedzouillards."

 

Quant au lycée de Laval, Etiemble évoquera dans L'enfant de choeur"les sept années de cet hideux pensionnat" où il connut "la promiscuité abjecte des dortoirs". Toutefois, il vouera toute sa vie "une gratitude infinie" aux quelques Mayennais qui ont su si bien lui apprendre la langue française ("ma patrie, la seule") et l'éveiller au savoir.

La démission

Ces choses dites, dans les années 20 du siècle précédent, le futur professeur Etiemble (il enseignera aux Etats-Unis, au Canada et en Egypte) devient membre de l'Amicale des Anciens Elèves du lycée de Laval et ce jusqu'au 23 septembre 1993, date à laquelle cet anticonformiste en démissionna avec fracas.

 

La raison ? Le lycée de Laval, qui porte le nom d'Ambroise Paré depuis 1965 a osé utiliser un mot anglais - self - pour désigner sa nouvelle cantine flambant neuve ! D'où la lettre suivante de l'adhérent Etiemble au président de l'époque :

"Le massacre de ma langue"

"Puisque j'ai publié en vain - pour vous du moins - dix éditions de Parlez-vous franglais ? et qu'on inaugure au 'lycée Ambroise Paré-Désemparé' un nouveau 'self', je vous signifie par la présente que je vous prie de rayer de votre annuaire le nom du nouveau Commandeur de la Légion d'honneur qui sera bientôt adoubé à ce titre et qui sera déshonoré d'être associé à ce self."

 

Et de conclure, sèchement : "Ne comptez pas sur moi pour collaborer avec vous au massacre de ma langue. Avec l'assurance de mon mépris." On imagine la réaction du président, qui n'avait pas un seul instant imaginé pareille réaction pour quatre misérables petites lettres : self !

Olivier Richefou

Quatre ans plus tard, souhaitant récupérer cet adhérent aussi malcommode que prestigieux, le trésorier de l'époque, Olivier Richefou, eut droit à un courrier tout aussi cassant : "Vous ne savez donc pas lire ! lui écrit Etiemble. J'écrivis pour demander qu'on rayât mon nom de la liste des anciens élèves du lycée de Laval (...) Alors, ça suffit ! Nul rappel de cotisation, à tout jamais."

 

Et d'ajouter : "Richefou ? N'êtes-vous pas de pauvres fous !"

 

Etiemble décédera le 7 janvier 2002, à 92 ans, sans être revenu dans l'association.

 

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