Ma vie de libraire chez Duquesne (VI) : quand la mort fauche des amis chers......

Cher JCG vous avez évoqué lors de notre dernier entretien la disparition d’un ami de 77 ans qui nous a quittés dernièrement, un certain Daniel. Si j’ai bonne mémoire vous avez également indiqué qu’il avait eu droit à un portrait dans votre Dictionnaire affectueux des anciens clients de la Librairie gauloise.

Oui, il a eu droit à un portrait que je me réjouis aujourd’hui, primo, d’avoir écrit et deuzio de lui avoir lu, car il l'avait beaucoup apprécié. Il le trouvait en effet très pertinent, bien qu’il n’entrât point dans certains détails. Peu de clients de la Librairie dite gauloise ont eu ce privilège, une grosse quinzaine, pas plus. Force est de reconnaître que je pensais éditer plus rapidement mes trois volumes de souvenirs. Des problèmes techniques et financiers ont retardé leur publication mais je compte bien passer à l’action et transformer l’essai en 2026…

Avant d’aborder ce cher Daniel, quelques mots concernant ces souvenirs (pour ceux qui n’en savent rien ou qui auraient oublié vos dernières informations sur le sujet).

Quand je me suis retrouvé brutalement sans travail, en novembre 2022, je l’ai déjà écrit à l'intention de ceux qui nous suivent, j’ai immédiatement profité de mon temps libre pour raconter - en votre compagnie -  mes souvenirs de vendeur dans une librairie dite de droite que j’ai baptisé La Librairie gauloise

Le premier volume est susceptible d'intéresser n'importe quel éditeur qui ne craint pas de mentionner certaines vérités dites dérangeantes, car il concerne les thèmes que j’avais l’habitude d’évoquer avec mes clients ; plus personnel, le tome 2 a trait au métier de libraire proprement dit tel que je l’ai pratiqué ; et le tome 3, qui complète le 2, recense, lui, les clients que j’ai suffisamment fréquentés pour en brosser un portrait avec ma plume… 

Daniel est l’un d’eux qui nous a quittés en novembre dernier.

Nous vous écoutons nous le présenter...

« Daniel ressemblait à ces agents secrets des Pays de l'Est qu'on trouve dans les albums de Tintin et Milou. Rapport à son aspect trapu, vigoureux, et, surtout à ses fines lunettes et à sa barbe blanche impeccablement taillée. Mais il n'était obsédé ni par le paradis communiste ni par l'enfer capitaliste, seulement par le salut de son âme.

Rien à voir, vous en conviendrez, avec la Guerre froide...

Cette obsession ne datait pas d'hier, mais des années 90 du siècle précédent….

Elle fêtera ses 30 ans l'an prochain, en 2024 [ce texte a été écrit en 2023]. Même si tout a débuté en 1991 où une crise de sens, appelons-la ainsi, l'a conduit à vivre une retraite chez les Trappistes.

Daniel a 41 ans, du succès, de quoi vivre largement ; il a multiplié les aventures, les expériences, en travaillant, tantôt dans l'aéronautique (visite des avions) tantôt dans le spectacle (sonorisation). En Afrique ou en France. Il a un CV qui inspire le respect chez ceux qui veulent jouir de la vie, voir du pays, passer du bon temps, mais lui, Daniel, le trouve fadasse, plat, creux : il considère n'avoir rien fait de solide, de consistant, de valable.

Il pense qu'il serait temps de passer aux choses sérieuses, élevées, durables…

D'où la retraite et la conversion trois ans plus tard qui, elle, lui fera tirer un trait sur sa vie d'avant, amis et relations inclus.

Pour avoir conversé longuement avec lui, je peux certifier que s'il éprouvait une grande joie intérieure d'avoir rencontré le Christ, il n'en était pas moins tourmenté, le mot n'est pas trop fort, par ses anciens péchés accumulés dans une vie antérieure ; les péchés capitaux qu'on connaît tous (quand on est allé gamin au catéchisme) mais aussi ceux que le commun des catholiques ignore (la magie, par exemple).

C'est pourquoi, chaque fois que je lui demandais de ses nouvelles, il se plaignait d'emblée que Lucifer ne le laissât point en paix, que le Démon s'infiltrât dans ses pensées les plus intimes, que Satan se rappelât quotidiennement à son bon souvenir. C'est qu'il les avait trop longtemps servis ces trois-là, ensemble ou séparément, pour pouvoir, une fois converti, échapper à la Croix, qui, chaque catholique le sait, n'est pas en option ici-bas.

Il devait en passer par cette phase crispante, surtout avec le « niveau de foi » qui était désormais le sien. Il fallait qu'il expiât un grand nombre d'impuretés, de cochonneries qu'il avait peut-être aussi le défaut de gonfler un peu étant un homme d'excès…

Il venait une fois par trimestre en moyenne en taxi et avec une canne.

Non pour se la jouer vieux dandy sur le retour ou se munir d'une arme possible en cas de rixe avec l'un de ses Français de papier que la gauche préfère aux autochtones.

Nenni, rien de tout cela : pour des raisons de santé car, en 2015, un AVC lui était tombé dessus dû à l'absorption d'un médicament anti-cholestérol.

Il était donc préférable d'éviter de vanter devant lui les statines…

Il venait en taxi et avec une canne donc, mais également avec une liste de titres concernant principalement les œuvres des grands auteurs du XIXe ayant illustré avec un talent de plume exceptionnel le catholicisme anti-libéral, les trois messeigneurs que nous avons déjà évoqués au rayon Père, Fils et Saint-Esprit (du tome I) : Gaume, Delassus, Ségur, sans oublier les frères Lemann, des vrais convertis ces deux là, des certifiés conformes par les sédévacantistes purs et durs….

Je me souviens qu'il avait tout particulièrement apprécié Le Traité du Saint-Esprit, l'œuvre maîtresse de Mgr Gaume. Si on lui avait dit, il y a quarante ans, qu'il apprécierait cet ouvrage, il aurait d'abord demandé ce qu'était le Saint-Esprit...

Généralement, il ne me fallait pas plus de cinq minutes de conversation pour que je lui recommandasse de narrer par écrit les grands épisodes de son existence particulièrement mouvementée et, longtemps, pécheresse…« Cette vie serait intéressante à lire, lui disais-je, car elle illustrerait avec force exemples le grand combat que chaque homme doit livrer entre le Bien et le Mal. »

Je lui ai même proposé de l'aider gratis pro deo…

Il n'a pas dit non mais n'a pas dit oui non plus…

Ma vive curiosité était aussi entretenue par certains souvenirs qu'il évoquait parfois devant moi, souvenirs on ne peut plus gratinés et je peux certifier qu'il m'en a appris de bien belles, si l'on peut dire, concernant la magie mais surtout les effets de telle ou telle drogue. Je comprends mieux pourquoi certains personnages puissants de notre temps demeurent attachés à la cocaïne : pour continuer de contenter un si grand nombre de maîtresses qui pourraient être leur petite-fille question date de naissance…

Bref, l'ancien bringueur costaud et invincible avait découvert le bon chemin, était devenu accro à Jésus, comme dirait un moderniste…»

Je crois qu’il est préférable que je m’arrête là car la suite concerne deux livres que Daniel avait particulièrement appréciés…

Tiens donc, vos portraits évoquaient également des lectures..

Oui, dans le dessein de les rendre plus intéressants auprès des lecteurs qui ne connaîtraient pas les modèles...

Je choisissais alors quelques extraits de livres ayant plu aux clients portraiturés…

Dans ce cas, poursuivez votre portrait de Daniel. Après tout, ceux que cela n’intéresse pas iront naviguer ailleurs…

« [Daniel] était aussi le plus grand fan des coups de cœur du libraire, que j'enregistrais avec le Brozer Titi. Le tout premier l'avait emballé. Il m'en parlait sans cesse et le vantait devant les clients qu'il croisait à la librairie où il avait droit, comme Eric Balzac, à une chaise devant mon bureau. Il avait aimé les extraits de deux livres déjà évoqués dans le tome 1 de mes souvenirs : Judas est-il en enfer ?, de l'abbé Pagès, et, de Charles-Henri Sanson, La Révolution française vue par son bourreau...

J'imagine que s'il avait apprécié le livre de l'abbé Pagès, c'est parce qu'il croyait au dogme de l'Enfer...

Bien sûr ! « Le dogme de l'Enfer, écrit l'abbé, qui brise la croyance en un retour obligatoire à l'Unité originelle de la parcelle de divinité que serait l'homme, si souvent aujourd'hui parti à la recherche de sa propre Déité [Messieurs les francs-macs, bonsoir !], s'inscrit donc a contrario des systèmes philosophico-religieux fondés sur le gnosticisme, et subsumés par le New-Age, mais aussi de la plus grande partie des gens, même des chrétiens, [qui] tient aujourd'hui pour acquis que Dieu, en dernière analyse, ne s'occupe plus de nos péchés et de nos vertus. Il sait que nous ne sommes tous que chair. Et si on croit encore en un au-delà et en un jugement de Dieu, dans la pratique, presque tous nous présupposons que Dieu doit être généreux, et, qu'à la fin, sans Sa miséricorde, Il ignorera nos petites fautes. La question ne nous préoccupe plus. Mais nos fautes sont-elles vraiment si petites ? »

Une question-qu'elle-est-bonne...

Une note en bas de page, la 386, indique que la citation de l'abbé est tirée d'un discours de Benoît XVI à Erfurt, le 23 septembre 2011, suivie des lignes suivantes, extraites, elles, de l'ouvrage de Bernard Nodet sur saint Jean-Marie Vianney Curé d'Ars, qui disent tout :

« Dans le monde, le Démon cache le Ciel et l'Enfer : Le Ciel, parce que si on en connaissait la beauté, on voudrait y aller à tout prix ; l'Enfer, parce que si on en connaissait les tourments qu'on y endure, on ferait tout pour ne pas y aller. »

Voilà, c’est terminé…

Merci, cher JCG ! Mais je crois que vous aviez une autre personne à citer qui nous a quittés tout dernièrement...

Oui, Barbara, la femme d’un libraire bien connu chez les non-conformistes à classer du côté droit, le célèbre Vincent ; elle était atteinte d’un cancer depuis plusieurs mois et n’a pas supporté sa dernière séance de chimiothérapie, celle du vendredi 19 décembre. 

Nous avions diné ensemble la veille, figurez-vous, le jeudi 18 décembre, au restaurant Bouillon-Chartier de Montparnasse, elle, Vincent et leur fils de dix ans à qui elle offrait ce magnifique cadeau pédagogique nommé l'école à la maison.

Ce fut une excellente soirée, malgré l’inquiétude du cancer que notre joie de diner chez Chartier ne réussissait pas à exclure de la tablée. Barbara avait pris une entrée, un plat de résistance, un dessert et un verre de vin rouge, du Merlot pour être précis.

Elle parlait comme une jeune quinquagénaire en pleine forme et bien décidée à se représenter aux municipales 2026 dans le village de la Mayenne où elle était déjà une conseillère aussi active qu'écoutée par ses concitoyens...

Si on vous avait dit ce soir-là que c'était la dernière fois que vous la vissiez...

...et qu'elle allait s'éteindre dans la nuit de samedi à dimanche, quelques minutes après minuit...

Deux jours après cette chaleureuse soirée chez Chartier...

Je ne l'aurais pas cru, forcément ! Et, du reste, ne l'ayant point revue ni à la morgue de l'hôpital Saint-Joseph (Paris XIVe) ni dans l'agence funéraire mayennaise où elle a reposé avant son inhumation, je peine encore à croire qu'elle nous a quittés, et que je ne la reverrai jamais. JAMAIS.

Quel drame !

Oui, le mot est faible, car elle n'avait que 53 ans et, surtout, surtout, surtout, un fils de dix ans qui avait encore grand besoin de sa chère maman. C'est horrible, injuste, terrifiant. Je dois reconnaître que j'ai beaucoup pensé à lui durant la messe de minuit que j'ai suivie à Notre-Dame-des-Cordeliers, quelques heures après mon retour de Paris en train...

Mon Dieu d'amour et de justice, de miséricorde et de bonté, comment une telle séparation est-elle possible ?

Quelqu'un qui n'a pas la foi ne peut comprendre ni accepter une telle injustice...

C'est déjà difficile pour un croyant...

Une conclusion...

Merci, cher Vincent, de m'avoir proposé le jeudi midi en passant chez Duquesne de vivre cette excellente soirée. La dernière, hélas, avec cette femme agréable, la tienne, Barbara, que j'aurai toujours connue tonique et pétulante.

Une femme que j'ai vue pendant plusieurs années tous les samedis soirs à la gare de Laval, sur le coup de 22 h 42, quand les deux libraires mayennais les plus anticonformistes de la place de Paris débarquaient du TGV pris en commun à Montparnasse pour retrouver leurs compagnes qui les attendaient en haut de l'avenue Robert-Buron.

Avant de regagner nos pénates avec nos voitures respectives, nous devisions toujours quelques minutes.

Un sujet revenait plus souvent que les autres - et sur lequel nous avions l'habitude de nous quitter : nous inviter mutuellement aux beaux jours autour d'un barbecue...

Ce sera, comme on dit, dans une autre vie...

Repose en paix, chère Barbara.

Et que Dieu protège tes deux hommes chéris.