Ma vie de libraire chez Duquesne (VI) : Quand la mort fauche certains auteurs (Malliarakis, Gwénaëlle de Malleissye...

Cher JCG j’ai appris dernièrement la mort de Jean-Gilles Maliarakis, que vous voyiez de temps à autre chez Duquesne-Diffusion

 

Oui, j’ai reçu plusieurs fois cette figure incontournable de la droite nationaliste qui avait repris, en 1976, et dirigé, jusqu'en 1995, La Librairie française fondée par Henry Coston en 1952. Auteur de différents essais publiés dans sa maison d'édition du Trident (La Terreur rouge, L'histoire recommence toujours...), il nous rendait visite en fonction des commandes que Chiré lui adressait. 

 

C’était un inclassable, si j’ai bien compris…

 

Disons qu'il avait eu une vie de nationaliste très agitée sur le plan des idées et des actions concrètes ; il avait fréquenté quantité de chapelles que je serais bien en peine de citer et de définir n’ayant point suivi sa carrière ni lu la moindre ligne signée de sa main…

En revanche, j'ai lu au moins deux ouvrages qu'il avait édités au Trident...

Lesquels ?

La biographie de Saint François d'Assise et L'Amitié (suivie de L'Argent), signés tous les deux par un auteur fort peu prisé sur TF1 et BFM-VC : Abel Bonnard.

Quelques petites citations pour nous mettre en appétit...

En voici une concernant saint François, qui " a tout aimé et cependant [..] n'a pas tout roulé pêle-mêle dans l'amour. On a comparé, pour les trouver pareils l'un à l'autre, le Cantique des Créatures, oeuvre de François, au Psaume où David invite impérieusement et presque militairement tout ce qui existe à célébrer l'Eternel.

"Selon nous, ce qui importe au contraire c'est de marquer la différence entre les deux hymnes. Rien n'est plus loin de la grandiose monotonie du prophète hébreu que l'affection fine, précise, caressante et minutieuse du Saint d'Assise pour chaque être ou pour chaque chose. Le Psalmiste range dans sa liste tout ce qui se présente à son esprit. François met dans son poème tout ce qui a charmé son coeur.

"Partout dans l'immense tapisserie de son amour, on voit reluire le fil d'or de ses préférences. Il est bien vrai que François voulait tout chérir, mais, en fait, son goût d'artiste était si vif que ce sentiment, sans qu'il s'en doutât, a, sinon limité, du moins dirigé ses prédilections, de sorte qu'il n'a distingué que les plus splendides des choses ou les plus agréables des créatures.

" Parmi les animaux, il en est de même pour qui il a expressément marqué son aversion. Il ne pouvait pas souffrir les mouches, et si l'on songe à la sale et noire écume dont elles souillent les murs des maisons rustiques, on ne sera pas surpris de la répugnance qu'elles inspiraient à cet ami de la propreté et de la lumière. Il les comparait aux deniers, ce qui, pour lui, était tout dire. "

C'est sublime !

Oui, c'est d'un très haut niveau, que peu de youtubeurs peuvent goûter de nos jours.

Pour finir avec Bonnard, voici quelques citations sur l'argent : La richesse illumine la médiocrité...

Vrai !

Pauvres ou riches la pire misère qui puisse nous arriver est que ce caractère accidentel devienne la définition de nous-mêmes.

Pas mal, une dernière ?

Le vrai mépris de l'argent repose sur la connaissance de toutes les richesses qu'on peut avoir sans lui.

Allez, encore une autre...

Le monde moderne est le monde de l'argent. C'est la plus brève façon de dire qu'il n'a plus d'âme.

Une dernière, la dernière, promis :

Il y a des riches qui ne nous montrent qu'un homme au service de l'argent et d'autres qui nous montrent l'argent au service d'un homme.

En avez-vous fini avec les Editions du Trident ?

Non ! Nous avons un titre en rayon que je me suis promis de lire avant ma retraite : L'Affaire des fiches de Jean Bidegain.

 De quelles fiches s'agit-il ?

 De celles rédigées par des francs-maçons pour bloquer l'avancement des officiers catholiques au sein de l'armée dite française.

Voilà ce qu'en écrit Henri Barbier dans un livre excellent que j'ai demandé au Père Noël cette année : Vers le Gouvernement mondial par les dates.

Je vous écoute...

 "1904. Le 28 octobre, éclate au Parlement le Scandale des Fiches. Le député Jean Guyot de Villeneuve dévoile la forfaiture maçonnique - nous sommes à la veille de la séparation de l'Eglise et de l'Etat - qui a consisté à espionner les officiers de l'Armée Française et à rédiger des fiches sur les individus considérés comme catholiques ou conservateurs."

20 000 officiers seront ainsi fichés qui verront leur carrière stagner. Et Henri Barbier de poursuivre ses explications : " Une minorité de sectaires a donc décidé que l'Armée devait être républicaine ! Un franc-maçon, écoeuré par ces vils procédés, tout à fait digne des frères trois points - qui passent leur temps à espionner, à surveiller et à pratiquer la délation - Jean Bidegrain, dévoilera le pot-aux-roses et quittera, scandalisé, la Franc-Maçonnerie."

Revenons à ce cher Jean-Gilles. Parliez-vous avec lui ?

Bien sûr ! C’était un grand bavard qui avait un avis sur tout, comme on dit.

La première fois qu’il s’était pointé, c’était le vendredi 31 janvier 2025, quelques jours après mon arrivée dans la maison. Nous avions parlé de la “nouvelle” Librairie française créée, il me semble, en 2014. Il en voulait un tantinet à l’actuel propriétaire d’avoir repris “son” titre. Je lui ai demandé pourquoi il ne lui avait pas fait un procès. Il m’a répondu, cinglant : “Pas de ça entre nationalistes ! Mon combat c’est le communisme !” 

Quelques souvenirs de lui, qui méritent de trouver une place dans notre entretien. 

Je me souviens de lui avoir dit que l'ancien député frontiste Jean-Yves Le Gallou avait évoqué l’autorité qui était la sienne, en mai 68, à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris, Sciences-Po pour faire simple.

Ces lignes se trouvent dans ses très intéressants Mémoires identitaires, que Le Gallou était venu dédicacer à la librairie le samedi 26 avril 2025. 

Le Gallou ne lui avait pas envoyé l’ouvrage...

Pas à ma connaissance. Je me suis donc permis de lui lire le passage suivant, que "Mallia" a apprécié sans pour autant bomber son vieux torse de militant. Il lui en fallait davantage pour le faire grimper au rideau...

Je vous écoute, cher JCG…

Le Gallou parle de l’extrême-droite à Sciences-Po qui, aux élections, “ obtient un siège sur huit, sous l’étiquette Action nationaliste.

" Son leader a une grande gueule et même de la gueule : c’est Jean-Gilles Malliarakis.

" D’origine grecque, vrai colosse de Rhode, Romain d’allure (au sens mussolinien…), visage taillé à la harpe, voix de bronze, il est alors capable à lui seul de remplir l’amphithéâtre Emile Boutmy de partisans, d’adversaires, de curieux pour écouter ses discours fleuves. Je me souviens notamment d’un meeting où de la tribune recouverte d’un grand drap noir, long de dix mètres, avec en réserve blanche le slogan des fascistes italiens : Croire, Obéir, Combattre, Malliarakis avait dressé une vaste fresque historique et géopolitique. Il commenta à sa manière des affrontements militaires russo-chinois, sur un affluent du fleuve Amour, avec cette formule choc : Vietnam, Oussouri, un même combat, celui de l’Occident chrétien.

" Bien des années plus tard, en 2007, Jospin parlera du théâtre antifasciste. En 1969, Malliarakis régalait 900 étudiants avec du… théâtre fasciste.”

Quel portrait flatteur !

Oui, mais si "Mallia" amuse Le Gallou, le second ne suit pas le premier...

“ En vérité, écrit-il, je ne suis pas sensible à une certaine forme de romantisme fasciste en vogue à l’époque. Il ne suffit pas de lire Drieu La Rochelle ou Brasillach pour trouver sa doctrine chez José Antonio Primo de Riveira. Bref, je ne rejoins pas ces groupes et ne manierai jamais la barre de fer, ce qui me permet de dire cinquante ans plus tard que je n’ai jamais été d’extrême-droite. En toute bonne foi mais au risque de laisser pantois des interlocuteurs mal informés”.

Voilà une définition de l’extrême-droite qui vous éloigne, vous aussi, de cette mouvance…

C’est vrai que, comme 99,99 % des Lavallois de ma génération, je n’ai jamais manié la barre de fer dans une manifestation ou lors d’un passage à tabac… Force est de reconnaître que le monde de ma jeunesse était du genre paisible et ethniquement homogène à 99,99%...

Une autre anecdote concernant "Mallia"…

C’était un homme assez direct et qui avait déçu une jeune femme qui passe parfois dans la boutique. Ils s’étaient croisés un midi, le jeudi 19 juin 2025 pour les amateurs de dates, et avaient parlé du Bon Marché où la demoiselle venait de trouver un poste quelques jours avant.

 

Ils avaient évoqué le célèbre Boucicaut que "Mallia" tenait pour le créateur de ce grand magasin parisien, ce que contestait ma jeune amie...

Pour elle (et les informations qu’elle avait glanées récemment dans l’Encyclopédie Vuitton), " Le Bon Marché fut fondé en 1838 par les frères Paul et Justin Videau sous la forme d’une grande boutique (12 employés et 4 rayons) de mercerie vendant aussi des draps et des parapluies “. Lesquels frangins “ s’associent en 1852 avec Aristide et Marguerite Boucicaut qui se lancent dans la transformation du magasin, développant alors le nouveau concept de grand magasin avec un vaste assortiment large et profond, des prix fixés à faibles marges et indiqués sur une étiquette, un accès direct, le principe du satisfait ou remboursé et une mise en scène de la marchandise dans un espace de vente ; ce type de magasin ne vend plus simplement des marchandises mais le désir d’acheter lui-même. 

En 1863 les Boucicaut rachètent les parts sociales des frères Videau, lesquels étaient effrayés par les idées commerciales du couple.”

"Mallia" prétendait, je le répète, que les Boucicaut étaient les fondateurs du Bon Marché et que ma jeune amie pouvait aller se rhabiller avec un argument imparable : il avait écrit une thèse sur le sujet ! Une information confirmée par Wikipédia : Outre son diplôme de Sciences-Po, " Jean-Gilles Malliarakis obtient aussi un diplôme d'études supérieures en sciences économiques, en 1974, sur le thème Les Grands magasins et l'urbanisation de Paris, 1852-1914 ".

 

Je l'ignorais...

Depuis cette rencontre, mon amie voulait lui mettre sous les yeux la preuve irréfutable de son erreur. 

Si j'en crois les textos qu'elle m'avait adressés peu de temps après leur accrochage, elle ne croyait guère en ses chances de faire triompher la vérité : Après il y a fort à parier qu’il va contester le texte. Et d’ajouter quelques secondes après : Il avait l’air un peu condescendant, ce monsieur.

Je dois avouer qu’il était resté insensible au charme de cette jeune femme qui, pour ceux que ça intéresseraient, a tout récemment quitté son poste au Bon Marché (sa nouvelle responsable - de la marque d’habits pour enfants qui l’employait - y pratiquait un management toxique..)

Est-ce tout sur ce Jean-Gilles ?

Pour être complet sur les souvenirs que je garderai de ce monsieur, sachez que je l’avais eu au téléphone en 2017 (ou 2018). J’avais dû appeler Le Trident pour commander un livre pour la librairie qui m’employait à l’époque. J’étais tombé sur ce Malliarakis qui était sur un lit d'hôpital. Je m’étais excusé, mais il m’avait rassuré : “Je suis content que vous m’appeliez car je ne reçois guère de messages.” Il m’avait annoncé qu’il se faisait opérer le lendemain. Je l’ai quitté en lui promettant de l’appeler le surlendemain pour avoir de ses nouvelles.

J’ai un regret le concernant.

Tiens donc !

La dernière fois que je l’ai vu, je lui ai demandé quand il comptait, lui aussi, prendre sa plus belle plume pour écrire ses mémoires.

A 80 piges, ce n’est pas une question oiseuse.

Il m’a répondu qu’il avait d’abord l’intention d’écrire un livre sur la Chine. Je lui ai dit que nous en avions déjà un en rayon, publié chez Chiré, La Chine aujourd'hui. Un miracle en trompe l'oeil ?, et que ce dernier suffisait amplement à combler ma curiosité sur le sujet. En clair, qu’il aurait plus de lecteurs en narrant sa longue existence de nationaliste hyper-actif qu’en évoquant l'univers dans lequel évoluent les innombrables fourmis géantes de l’Empire du milieu.

Je ne l’ai pas convaincu, car c’était un vivant pour qui l’écriture de mémoires signifiait la fin des combats…

Sacré "Mallia"…

J’ai entendu parler de lui tout récemment, en visionnant sur mon smartphone un entretien que Vincent Reynouard a accordé à l’un des représentants du Parti de la France. Reynouard y révèle qu’il est devenu révisionniste en fréquentant de longues heures La Librairie Française de Jean-Gilles Maliarakis qui était située rue de l’Abbé Grégoire. 

J’ai cru comprendre que vous avez également appris la mort d’un autre auteur de votre maison…

Oui, tout dernièrement, et de manière fortuite, j’ai été attristé par une sinistre nouvelle que je n’aurais pu deviner..

Nous vous écoutons…

Il y a quelques jours une cliente me rapporta un ouvrage avec une version audio d’une certaine Gwénaëlle de Malleyssie : L’histoire de France racontée pour les enfants.

- Il est très bien, me dit-elle, et il plaît beaucoup à ma fille mais il y a un problème : n’ayant plus de lecteur CD dans sa voiture, elle ne peut utiliser les CD… - Qu’à cela ne tienne, ai-je répondu, je vous l’échange avec le premier ouvrage de cette historienne publié en 2018.

Et de satisfaire ma cliente, qui est repartie radieuse avec L’histoire de France racontée pour les enfants mais sans l'aide d'aucun CD… 

Moins d’une heure après cet échange, un couple de gens âgés et très distingués entrait dans la boutique et le monsieur de me féliciter illico d’exposer en vitrine l’ouvrage que la cliente précitée venait de rapporter. Je le remercie et lui réponds que j’apprécie moi aussi beaucoup ce livre - tout comme le précédent de cette historienne - mais qu’une cliente me l’a rendu pour les raisons que vous connaissez…

A ma grande surprise, sa réponse ne se fait pas attendre : “Saviez-vous, cher monsieur, que cette dame peut utiliser un QR Code pour écouter la version sonore ?

Cette remarque me surprend car l’homme pourrait être mon père (il m’aurait eu bien jeune néanmoins). Un octogénaire qui me vante le QR Code ! Y'a un truc !, comme disait le magicien Gérard Majax (dans l'émission du même nom diffusée sur Antenne 2 entre septembre 1975 et juin 1976). En fait, si ce monsieur est si bien informé concernant cette nouvelle technologie et cet ouvrage, c’est parce que Gwénaëlle de Malleyssie, n’est autre que sa fille.

Ce que j’apprendrai après avoir vanté cette dernière comme si elle était mon historienne préférée. Cette dernière et, plus encore, le très talentueux illustrateur de ses livres : son oncle, Armand de Maleyssie  (- l’oncle de son mari, me corrige-t-il), qui a eu la bonne idée de se lancer dans l’aventure sans savoir à quel point elle serait exigeante en nombre d’illustrations à fournir…

Hélas, ce monsieur, Pierre Silvy pour l’état-civil (je viens de l’apprendre sur Internet), Pierre Silvy m’apprend également une bien triste nouvelle : cette Gwénaëlle de Malleyssie n’est plus de ce monde depuis le 27 décembre 2021, jour où elle a succombé à un cancer foudroyant. Elle avait 50 ans et quatre enfants désormais sans maman… 

Quelle tristesse, tous ces turbos-cancers qui se multiplient ces derniers temps..

C'est pourquoi d'aucuns comprendront la question que je n’ai pu m’empêcher de poser du tac au tac au géniteur de la disparue. “Votre fille avait-elle été injectée quelque temps auparavant ?”  La réponse est positive, et elle n’a pas reçu qu’une seule dose…

Je lui ai transmis mes condoléances les plus désolées. Le père me remercie et m’indique qu’en présentant cet ouvrage il permet à sa fille de continuer d’exister.

C'est tout à fait exact...

Je lui réponds que, moi en place, il y aura toujours un livre de sa fille en vitrine ou dans la boutique de Duquesne-Diffusion

La mort avait été également de la partie quelques jours auparavant…

Oui, j’ai perdu un ami de 77 ans qui était passé deux fois chez nous et que j'avais découvert dans l’ancienne librairie qui m’employa entre juillet 2017 et novembre 2022. Un certain Daniel dont j’ai écrit le portrait dans mon Dictionnaire affectueux des anciens clients de la Librairie gauloise

Portrait que vous nous lirez la semaine prochaine, lors de notre prochain entretien…

Si vous le souhaitez. Et je vous parlerai également, pour rester dans le ton, d'une autre disparition, encore plus cruelle celle-là, une disparition qui a touché au coeur tous ceux qui ont fréquenté dans leur vie les défuntes librairies Facta et Vincent...