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Adieu, chère Librairie française (II)

Le 8 septembre fut donc une journée noire… Le mot est faible, la plus pénible de ma dernière tranche de vie parisienne. La fin d'un rêve éveillé de cinq ans et le retour à la case «galère professionnelle». Imaginez la scène : vous exercez le métier qui vous passionne le plus au monde et, en quelques secondes, vous apprenez que vous allez le perdre… Et ce, sans avoir démérité un seul instant !

On peut parler d'un choc… Oui, c'en est un ! Bien sûr, ce n'est pas la mort d'un être cher et encore moins celle d'un de ses enfants ! Bien sûr, ce n'est pas la perte d'un être aimé ou la découverte d'un cocufiage avec son meilleur ami ! Bien sûr, ce n'est pas la découverte d'un cancer ou d'une maladie mortelle incurable ! Mais c'est tout de même une rupture extrêmement violente et dont je prends conscience aujourd'hui pleinement quand je me promène en semaine dans les rues de Laval en plein milieu d'après-midi…

Donc tout commence, ce fameux jeudi 8 septembre… Oui, avec si j'ose dire, L'annonce faite à JC avec le gérant de la Librairie française dans le rôle de l'Ange Gabriel, quelques minutes après l'heure légale de la fermeture, sur le coup de 19h20.

Mon patron a alors quitté la cave où se trouve son bureau pour venir me parler, ce qui était très inhabituel chez lui car, généralement, à cette heure-là, à moins qu'il n'ait à préparer son émission de Radio Courtoisie qui, un jeudi sur cinq, débute à 21h30, il n'est plus dans sa librairie.

Mais le 8, il était bien là - j'ai envie d'ajouter «hélas !»... Dites-le, ne soyez pas gêné, car il est monté me rejoindre pour me poser une question qu'il avait dû préparer de longue date et qui, c'est le moins qu'on puisse dire, m'a franchement surpris : « Vous savez que ça ne va pas du tout ? »

Stupéfaction et silence de ma part. Mais, manifestement, il n'en a pas fini avec les mauvaises nouvelles ! Eh oui, j'apprends également que les chiffres de l'activité sont très mauvais depuis le début de l'année, qu'il ne va pas pouvoir se réserver un revenu, qu'il est dans l'incapacité de se rembourser une somme qu'il a prêtée à la société…

C'est vraiment la Bérézina ! Tristesse et désespérance au kilomètre. J'attends qu'il m'annonce l'arrivée d'un nouveau covid réservé exclusivement aux libraires d'extrême-droite et, concomitamment, celle de la peste noire concernant uniquement les  habitants du XVe arrondissement…  

Flairant le drame à venir, je décide, moi aussi, de lui poser, une question, la seule qui vaille en pareille circonstance - et qui m'est venue d'emblée : «Ecoutez, j'ai 59 ans, je suis un grand garçon prêt à entendre la vérité : Quand me licenciez-vous ? - J'espère éviter cela, me répond-il, mais il faudrait un miracle ! - Vous gardez quand même  la boutique encore deux mois ? - Ne soyons pas si pessimistes… »  

Tu parles, Charles ! J'ai compris. La Librairie française sera bientôt sur mon CV…

Que lui répondez-vous ? Que je suis particulièrement surpris car il y a toujours du monde dans la boutique, que les chiffres ne sont pas mauvais, à commencer par ceux d'hier et d'aujourd'hui ! Mais que, bien sûr, j'accepte sa décision.

Comment faire autrement ? C'est lui le patron, c'est sa boîte et je n'ai rien du gauchiste qui se lamente sur son sort et revendique du matin au soir.

J'accepte mais… il faudra me licencier, lui dis-je, car je n'ai pas l'intention de démissionner… Il faudra aussi me présenter quelques données financières concernant la situation - paraît-il catastrophique ! - de la Librairie française… Mais je demande ces dernières pour la forme car je n'ai pas l'intention d'entrer en guerre avec l'homme qui m'a recruté il y a cinq ans pour tenir une boutique qu'il souhaite désormais fermer…

Sympa, la fin de journée !  J'en ai connu de meilleures ! [léger sourire crispé] D'autant que c'était la seconde mauvaise nouvelle du jour !

Comment ça ? Eh oui, peu de temps avant de m'indiquer la porte de Pôle Emploi, le gérant m'avait annoncé qu'il préférait que je cessasse désormais d'enregistrer les nouveautés sur le site de la librairie, nouveautés que nous recevions chaque jour ou presque et que nous devions proposer le plus rapidement possible à nos «clients internautiques».

Pour info, cette tâche que j'effectuais depuis cinq ans était l'une de mes préférées car elle me permettait de faire connaissance avec lesdites nouveautés et, surtout, de les mémoriser. Eh oui, un libraire se doit de connaître son stock… Afin de pouvoir le vanter !

Pour quelle(s) raison(s) vous a-t-il privé de cette activité  ? Il prétendit avoir détecté trop de coquilles dans certaines fiches récentes et préférait désormais s'en occuper lui-même, lui et la petite nouvelle qu'il venait de recruter dernièrement en CDI et qui travaillera seule à ses côtés demain, dans le local qu'il va bientôt récupérer.

J'avoue que cette subite interdiction m'avait scotché, abasourdi.

Mais peut-être l'avait-il programmée ce jour pour vous préparer psychologiquement à ce qui allait suivre… On peut voir ça comme ça…  Ce gérant serait donc un fin psychologue…[rires]

Revenons au 8 septembre… Prenant sur moi pour masquer ma profonde déception et demeurer le plus stoïque possible jusqu'à la fin de notre échange, je me suis contenté de répondre que j'avais compris le message 5/5 et que, dorénavant, je ne mettrai plus un seul livre sur le site. Plus un seul !

Un sale coup, non ? Oui, bien sûr ! Quand tu as écrit une quinzaine de livres, des milliers d'articles et qu'on t'interdit ce genre de mission, forcément, tu le prends mal. Très mal. Mais c'est seulement à la fin de son laïus me signalant ma mort sociale que je le lui ai fait remarquer ! Je lui ai dit que cette interdiction subite et peu convaincante (cinq années de pratique efficace supprimées d'un seul coup d'un seul suite à quelques coquilles récentes !) avait été la plus mauvaise nouvelle de la soirée.

Car, elle, contrairement à l'autre, m'avait vexé, blessé…

Je lui ai dit aussi qu'il devait avoir un grave problème personnel pour manquer de psychologie à ce point…

C'est souvent avec des petites remarques pareilles qu'on s'attire des détestations indélébiles…  Oui, car si très peu de bipèdes humains connaissent encore François Mauriac, beaucoup acquiesceraient, s'ils l'avaient sous les yeux, à l'une de ses formules les plus percutantes :  «Je pardonne tout mais je n'oublie rien…»

Bizarre qu'un type dans son genre, je parle du gérant, toujours impeccable dans sa présentation et maître de lui dans son vocabulaire, se comporte de la sorte avec son premier vendeur… Balancer ce genre de petite vacherie, c'était un aspect de sa personnalité, qui revenait régulièrement. Pas tous les jours, heureusement ! Car dans l'ensemble, je ressors le flacon de pommade avec lequel j'ai achevé notre premier entretien, il était plutôt agréable, de bonne compagnie, poli, aimable et tout le tralala, mais on sentait quand même assez vite qu'il se contrôlait le plus souvent… Quand il était de sale poil (à cause d'une nuit incomplète due aux enfants en bas-âge ? L'avancée du Grand Remplacement ? Un problème financier de gérant qu'un salarié ne connaîtra jamais ?), quelques remarques blessantes pouvaient lui échapper…  

En avait-il conscience ? Je me le suis souvent demandé… Tout comme je me suis souvent demandé s'il souhaitait que nos relations demeurassent éternellement au point mort, qu'il n'y ait aucune complicité digne de ce nom entre nous…

Que voulez-vous dire  ? Que je ne le connais pas plus au bout de cinq ans et quatre mois qu'au bout de cinq jours ! Ce «garçon bien sous tous rapports» restera éternellement une énigme pour moi…

Peut-être que si vous n'aviez pas été son salarié, vous auriez pu briser la glace et créer des liens amicaux ? J'en doute car, voyez-vous cher Bois-Renard,  j'ai interrogé plusieurs personnes qui l'ont fréquenté sans qu'il y ait eu entre eux de lien hiérarchique : unanimité sur le bonhomme : distance polie avec tout le monde ! Personnage insaisissable. Lointain. Toujours en retrait…

Il faut dire que s'il distribuait régulièrement des remarques comme celle que vous venez de nous livrer, il ne donnait guère envie de courir après son amitié… Oui, vous avez raison d'autant que le reste du temps les sujets que nous évoquions ensemble étaient, neuf fois sur dix, au ras des pâquerettes ! Ou, pour être plus précis, au ras des cartons…

Comment ça ? Il appréciait, je le sentais, de me communiquer des informations de la plus haute importance… Des informations qu'on recevait  en bombant le torse [léger sourire] tant on était flatté d'avoir été choisi pour les recevoir…

Par exemple… Par exemple, quand il débarquait à la librairie en début d'après-midi, généralement les mardis et jeudis, et qu'il apercevait une caisse de livres au pied de mon bureau, caisse qui était arrivée quelques minutes avant lui et que je n'avais pas encore eu le temps de vider pour x ou y raison (répondre au téléphone ou conseiller un client en direct, ou signer le bon d'un coursier, ou je ne sais quoi d'autre ?), eh bien il me signalait - merci, je l'ignorais ! - que ladite caisse n'était pas à sa place - et - attention, un scoop ! - qu'elle gênait les clients dans leurs déambulations…

M'indiquer ce genre de platitude me plongeait toujours dans une relative tristesse, je l'avoue.  Car j'y voyais, je peux le dire aujourd'hui, un obstacle infranchissable à tout rapprochement entre nous ! On ne transmet pas ce genre de message à quelqu'un susceptible de devenir un ami…  

Certes mais que cela vous plaise ou non, c'est le rôle d'un gérant d'indiquer à son salarié de ranger une caisse qui traîne… Oui, mon papaaa ! J'ai bien noté, papaaa ! Je ne recommencerai plus, papaaa… [rires]

Eh oui, mon cher JCG, vous n'étiez pas à la Librairie française pour devenir ami avec votre patron, sachez-le ! Vous avez sans doute raison car avec lui je ne pouvais jamais oublier une chose importante, essentielle, à savoir que je n'étais qu'un salarié, «l'un des êtres les plus vulnérables du monde capitaliste, un chômeur en puissance», comme Michel Audiard le fait dire à Bernard Blier, dans un nanar de 1967, Un Idiot à Paris… 

Mais, je le confesse au risque d'apparaître très fleur bleue avec vous, j'aurais quand même souhaité que nos relations gagnassent en densité intellectuelle… Et que nos échanges ne se limitassent point à des questions aussi puériles, aussi tartes que celles-ci : «Jean-Christophe, pouvez-vous, s'il vous plaît, me passer les petits post-it ?» « Jean-Christophe, s'il vous plaît, pouvez-vous me dire où se trouve la gomme ?» Le marqueur noir, lui aussi, était régulièrement au centre de ses questions et, partant, de nos échanges «intellectuels», ainsi que l'agrafeuse… Ah, l'agrafeuse !, combien de fois me l'a-t-il demandée celle-là ? A moi qui n'agrafe rien, qui n'ai jamais rien agrafé ! Et qui, du coup, n'agraferai jamais rien dans ce qu'il me reste de vie terrestre à écouler !

Maintenant je peux enfin le crier : Monsieur le gérant, je m'en tamponne le coquillard de votre agrafeuse, de votre gomme, de votre marqueur et de vos petits post-it ! [rires]

On vous sent nerveux sur le sujet…  Oh, que oui ! car, voyez-vous, cher Bois-Renard, je pense que quand vous flirtez avec la soixantaine naissante et que vous avez su démontrer que vous pouviez écrire des pièces de théâtre jouées dans plusieurs dizaines de département, vous présenter à la tête d'une liste de 45 noms à des élections municipales en défendant les couleurs de la droite qui ne se renie pas, créer et maintenir une famille de cinq rejetons pendant plus de trente ans, «exploiter» un sens du contact humain susceptible de donner la frite à des gens qui l'ont perdue depuis des lustres, vous exprimer sans trop bégayer dans des media ou merdias, être en mesure d'évoquer l'œuvre d'essayistes comme Pierre Hillard, René Girard et quelques autres, jouer avec une sensibilité certaine quelques standards de jazz avec un saxo ténor, etc. bref, quand vous avez démontré que vous étiez capable de réaliser ce que je viens de citer, vous êtes toujours un peu surpris - pour ne pas dire irrité ! quand votre gérant qui pourrait être votre fils (je l'aurais eu à 16 ans, cela arrive parfois…), quand votre gérant donc vous donne l'impression de vous prendre pour un enfant de cinq ans, un demeuré, un chérubin.

En clair, pour un c. !

C'est vrai que ce n'est pas terrible comme échange… Ah, quand même, vous en convenez ! Avouez que cela fait froid dans le dos quand on y réfléchit quinze secondes. Etre dans le même camp, le même bateau, la même équipe de résistants et se contenter de dialogues pareils ! D'autant qu'il posait toujours ses questions à la noix avec un air on ne peut plus sérieux, sépulcral, et qui ne l'aurait pas été davantage s'il m'avait demandé de lui fournir en urgence un médicament indispensable à la survie d'un de ses mômes !

Vous êtes remonté, on dirait ? Je dois avouer que ses questions étaient tellement niaises, tellement plates, tellement idiotes parfois - je n'y ai pas eu droit tous les jours quand même, je le rappelle ! - tellement stupides donc que je me suis plusieurs fois demandé s'il ne blaguait pas, s'il ne voulait pas me tester… Comme il me savait plutôt vif dans mes réactions, il souhaitait peut-être savoir jusqu'où pouvait aller sa leçon d'infantilisation à mon égard… Quelle était ma limite ? A partir de quand j'allais lui-demander avec un sourire grand comme ça  : «Arrêtez de déconner gérant, vous êtes repéré !» Mais je crois - hélas - qu'il était sincère et souhaitait que nos relations restassent dans ce registre…

Elles le sont restées…

Peut-être aussi qu'il voulait garder la main sur son vendeur ? Un type comme vous à «diriger» ce n'est pas forcément facile… D'où l'intérêt pour lui de vous faire sentir qu'il était le chef en vous posant des questions d'une bêtise tellement crasse qu'elles étaient susceptibles de vous déstabiliser voire de vous rendre muet devant lui… Vous avez peut-être raison...

Vous ne discutiez jamais ensemble de la situation générale de la boutique, de son avenir et des stratégies possibles à mettre en oeuvre pour la développer  ?  Non. Ou alors très rarement. Car l'homme est du genre taiseux, distant et, last but not least,  toujours très pris par son métier d'éditeur ou d'autres activités que je ne connaissais pas.

Résultat : tous nos échanges verbaux, téléphoniques ou internautiques, échanges très nombreux et quasi quotidiens, concernaient des aspects techniques du travail : une dédicace à prévoir, un problème informatique à régler, un auteur qui essayait désespérément de le joindre, un type qui voulait qu'on lui achetât un lot d'ouvrages dits sulfureux, un éditeur qui ne répondait pas à une commande…

Nous parlions aussi beaucoup de rangement…

Tiens donc ! Oui, et cela n'a rien d'anormal dans un commerce qui s'enrichit chaque jour de nouveaux livres mais sans jamais gagner un centimètre carré supplémentaire ! Nous manquions toujours de place d'autant qu'à chaque nouvelle sortie d'un ouvrage édité par ses soins, le livreur déposait les caisses de nouveautés dans la librairie, lesquelles caisses, généralement une dizaine, restaient jusqu'à ce que le gérant les embarquât au dépôt… Parfois c'était dans la semaine, parfois cela traînait des mois…

Il y avait aussi les livres d'occasion que nous offraient certains visiteurs qui ne voulaient pas les jeter à la poubelle…

Ce qui était curieux en revanche, sidérant même, c'est que ce genre d'activité - le rangement - était pour lui ce que la chasteté est à Strauss-Kahn, la vérité à Olivier Véran ou l'équité à Dupond-Moretti ! Un sujet lointain… Je ne prétends pas être un parangon dans ce domaine moi non plus - et les clients de la Librairie française le savaient, qui voyaient régulièrement mon bureau envahi par les livres - mais, à côté du gérant, je suis un crack, une vedette, un cador ! Une fée du logis version Mâle ! C'est pourquoi, chaque fois que j'apercevais son petit bureau dans la cave, je ne pouvais m'empêcher d'avoir la désagréable impression que nous venions d'être, une fois de plus, cambriolés…

Le problème, c'est qu'il pratiquait dans ce domaine l'inversion accusatoire et voyait avec netteté le grain de sable sur mon bureau mais non la dizaine de kilos de terre qui couvrait le sien ! 

Classique. C'est pour cela que j'avais droit à de très nombreuses remarques concernant l'état de mon bureau… J'ai même eu droit à deux cadeaux…

Lesquels ? Un tiroir en bois, qu'il a installé lui-même un soir sous mon bureau et  - merci Papa-Noël-quand-tu-descendras-du-Ciel ! - un beau moule en plastique noir destiné à trouver place dans ce même tiroir pour y ranger tout un tas d'ustensiles dont certains ont déjà été cités (gomme, agrafeuse...)

Elle est-y pas belle la vie, M'sieurs Dames ?

Blague à part, c'était plutôt généreux de sa part…  [rires] On peut voir ça ainsi, c'est vrai. Mais moi je trouve cela complètement tarte ! J'ai passé l'âge de ma première rentrée des classes à la grande école, et depuis longtemps !

Bref, vous ne franchissiez quasiment jamais la ligne des questions techniques… A quoi bon ? Le gérant m'aurait fait comprendre, au bout de quelques secondes, qu'il était minuté et qu'il serait, une fois de plus, impossible d'avoir une vraie conversation. Une conversation où l'on n'a pas la très désagréable impression d'être chronométré…

M'étant vite rendu compte que je n'aurais jamais l'occasion de créer la moindre complicité entre nous, une complicité ponctuée de discussions régulières, je me contentais de donner le meilleur de moi-même avec les clients.

Cela suffisait, si j'ose dire, à mon bonheur…

Ainsi ne lui ai-je quasiment jamais posé la moindre question concernant la progression du CA depuis mon arrivée, en juillet 2017. Progression réelle, je pourrais le prouver ! Certes je ne suis pas un homme d'argent mais quand il s'agit de vendre des ouvrages, j'aime à atteindre des chiffres appréciables…Chiffres que je notais chaque soir ou presque dans mon journal personnel et que je communiquais à ma femme le soir au téléphone. Laquelle sentait que les affaires tournaient rondement. Disons que le CA montait...

J'imagine que le gérant devait se réjouir de cet accroissement du chiffre d'affaires et, partant, vous complimenter… Nenni ! Le gérant ne se réjouissait jamais ouvertement d'un bon chiffre, ni d'une réussite quelconque. Jamais ! Pour lui, quand ça marchait, c'était normal, point barre. Quant aux compliments, ce n'était pas non plus sa spécialité et je crois bien que c'était le domaine où sa radinerie battait des records !

En revanche, il n'hésitait jamais à montrer du doigt ce qui ne marchait pas…

En clair, vous aviez fait une excellente journée de vente en ayant, comme on dit vulgairement, mouillé le maillot, et vous vous disiez :  Tiens, quand il va arriver dans la boutique, il aura forcément un sourire grand comme ça... Mauvaise pioche : il était à peine arrivé que vous aviez droit d'emblée à une remarque concernant une peccadille, une connerie, un truc minable qui clochait : une carte postale en souffrance à un euro cinquante que vous ne lui aviez pas demandé de rapporter du dépôt où se trouvent les stocks, une pile de livres qui n'était pas bien placée ou assez garnie sur la grande table, un ouvrage en vitrine qui ne convenait pas pour être exposé au public de la rue…

C'était pénible, crispant et aurait pu vous pousser à la démission si vous n'aviez passionnément aimé l'aspect le plus agréable de ce métier : le contact avec la clientèle.

Quel piètre manager ! Ah, ça ! on peut dire que ce n'était pas sa spécialité, le management ! Mais cela ne me gênait pas vraiment car je considérais bosser dans une boutique atypique à tous les niveaux… Cela m'amusait, plutôt !

Pour en revenir à son côté taiseux, à ses silences, celui qui m'a le plus surpris fut celui concernant mon embauche - que je n'ose plus qualifier de définitive ! [rires]

Comment ça ? Eh oui, j'avais deux mois d'essai que j'ai transformés, si l'on peut dire, en CDI sans que le gérant, jamais, n'évoque cette bonne nouvelle ! Je me souviens que ma femme me demandait régulièrement (je devais être sûr de mon contrat pour trouver un logement)  : « Mais il t'a dit qu'il allait t'embaucher ou quoi ?» Et j'ai franchi le mois de septembre sans aucune indication de sa part…

Il ne vous a jamais dit que vous étiez officiellement recruté ? Non. Jamais. Et ce, bien que j'aie un temps douté de ce recrutement car je sentais que nos caractères respectifs pourraient avoir quelque difficulté à cohabiter. Je précise qu'à l'époque, il était présent tous les jours et avait eu bien du mal à trouver un remplaçant au dernier vendeur - un petit jeune, un de plus !- qui avait bossé sous sa responsabilité…

C'était la première fois, avec bibi, qu'il devait travailler avec quelqu'un de plus âgé que lui, un homme fait, si j'ose dire, et qui a roulé sa bosse dans plusieurs activités… Et qui sait ce qu'il convient de dire en toutes circonstances à n'importe quel client… 

Vous n'avez pas sablé le champagne le jour de votre embauche ? Non. Ni pour les autres anniversaires de mon recrutement du reste !

Ainsi, en  juillet dernier, 2022, je m'attendais à ce qu'il me souhaitât «longue vie» dans la maison mais rien ne vint… Maintenant, je comprends mieux pourquoi : il avait sûrement déjà programmé la fermeture de la boutique...

C'est probable… J'ai attendu qu'il me dise une phrase du genre : «Eh oui, Jean-Christophe, cela fait déjà cinq ans que vous êtes là…» Il aurait pu ajouter : «Même s'il y avait eu une mise au point sévère entre nous au téléphone un samedi soir, il y a quelques années, nous formons quand même un tandem soudé par les années...»

«Une mise au point sévère au téléphone» ? Oui, un soir il m'avait reproché de ne pas lui obéir suffisamment et vivement conseillé de démissionner… J'étais très occupé par les clients à l'époque, par les ventes par correspondance et, je l'avoue, certaines de ses remarques téléphoniques notamment m'agaçaient car elles ne tenaient pas compte de la charge de travail qui était la mienne (je répète que j'étais smicard ou presque !). J'avais dû lui répondre d'une manière peu amène deux ou trois fois parce qu'il me les brisait sévèrement avec je ne sais plus quel point de détail…

« Quand un gérant ne peut plus demander quoi que ce soit à son salarié, celui-ci se doit de quitter les lieux… » J'avais eu droit à un truc dans le genre. N'étant pas décidé à quitter cette excellente librairie pour laquelle j'estimais donner le meilleur de moi-même, et tenant à continuer de travailler avec celui qui m'avait fait confiance en 2017, je m'étais excusé immédiatement et avais promis de ne pas recommencer.

Bref, nous nous étions expliqués longuement au téléphone et je ne l'ai plus jamais envoyé sur les roses…

Et je n'ai pas vu, je le répète, les cinq ans passer ! Cinq ans de bonheur professionnel… Et durant lesquels, je vous rassure, le gérant et moi bûmes quand même quelques coupes de champagne dans la boutique…[sourire]

Ah, vous me rassurez ! Oui, il nous est arrivé d'en boire pour certains événements dits heureux de l'existence : la naissance d'un de ses enfants, la réussite d'un de mes fils dans son école d'avocat, l'arrivée d'une collaboratrice ou… la mort de Chirac, cette ordure qui avait l'air d'un type sympathique, et qui a fait tant de mal à la droite nationale… Le gérant était froid et distant mais ce n'était quand même pas un mormon, rassurez-vous !

Si vous aviez pu discuter normalement avec lui, vous auriez pu aussi changer certaines choses…  Pas sûr ! car j'avais immédiatement saisi qu'il ne voulait rien changer à sa manière d'agir, à la présentation de la boutique. C'était une sorte de psycho-rigide. Quand il avait mis un objet à tel endroit, il n'irait pas ailleurs. Même les étiquettes indiquant les thèmes de la librairie, quand elles étaient «fatiguées»,  il fallait les reproduire à l'identique…

Vous n'avez donc rien changé dans la boutique ? Si, deux ou trois choses liées aux rayons : déménagement de ceux consacrés à la Littérature et à  l'islam(isme) et création des trois suivants : juiverie, «romanciers maudits», saint Thomas d'Aquin… Mais si j'ai pu créer ces derniers c'est parce que je lui en avais parlé que très vaguement… En fait, je n'avais pas vraiment attendu sa réponse…

En revanche, pour le convaincre de faire un inventaire, j'ai échoué à chaque fois que j'ai mis cette requête sur le tapis… «Pas le temps !»,«C'est inutile !» Je suis revenu à la charge plusieurs fois, convaincu que «nous» commandions (beaucoup ?) trop de livres et que, partant, nous perdions de l'argent… Et ce d'autant que les «retours éditeurs» (des livres invendus) traînaient souvent dans des cartons qui restaient parfois des mois entiers à la cave ou dans la boutique…

Je ne crois pas que nous aurions pu devenir riches, ah ça non ! Mais la situation financière aurait été plus confortable, j'en suis convaincu…

L'argent, parlons-en… Si vous le souhaitez mais ce n'est pas, loin de là, mon sujet favori. Une fois, une seule, j'ai demandé une augmentation, c'était au bout de quatre ans de bons et loyaux services. Car j'en avais besoin…

Besoin ? Oui. Et vous allez comprendre pourquoi… Quand j'avais été recruté en juillet 2017, j'exerçais une activité parallèle deux lundis chaque mois : des causeries historiques dans deux maisons de retraite de Paris et de la banlieue, ce qui me permettait de payer mes billets de train et mon logement. J'avais du reste accepté de travailler à Paris parce qu'il y avait ce complément de revenu. Sans lui avec les frais de transport, qui n'ont cessé de grimper, et de logement, il ne me restait que 300 euros pour vivre chaque mois… Situation un tantinet désagréable que j'ai pu tester quand la mascarade covidienne s'est mise à tourner à plein régime…

Eh oui, à cause des dictateurs au service du Nouvel Ordre Mondial qui nous dirigent droit vers un gouvernement mondial, à cause de ces «politichiens» véritablement inhumains j'ai perdu ces causeries tant appréciées que j'effectuais depuis neuf ans : je n'allais quand même pas recevoir une injection transgénique en phase expérimentale ou me faire fouiller le nez tous les quinze jours pour parler devant des nonagénaires ! J'ai un minimum de respect de moi-même ! Même parler avec un masque m'était insupportable ! Je suis un être humain, pas un zombie !

Mais mon train de vie en a fait les frais, forcément !

D'où une demande d'augmentation de salaire… Oui, mais qui fut refusée immédiatement… Je n'aurais pourtant pas demandé grand-chose, quelques dizaines d'euros… Après quatre ans de travail acharné, il n'est pas interdit de demander un petit quelque chose… C'est stimulant et, du reste, c'est ce qu'il m'avait promis lors de mon entretien d'embauche en juin 2017 : « Dès que je peux vous augmenter, je vous augmenterai.» Ma femme s'en souvient parfaitement, qui me rappelait cette promesse très régulièrement. Or, il ne m'a jamais augmenté de 10 centimes ! Une fois, pour Noël, j'ai dû recevoir une boîte de chocolat. Une fois. Jamais un livre offert pour Noël. Pas même un ouvrage édité par sa société…

Un vrai radin ! Je n'attendais rien. Heureusement ! Et pour mon départ, que dalle ! Même pas l'exemplaire de Rivarol daté du 16 novembre dernier ! Je me revois lui donner un billet de cinq euros en me disant : Il va me l'offrir ! Eh bien non !

Pas plus bavard que généreux, le gérant…  Non ! Mais je ne vivais pas un supplice, loin s'en faut et cette froideur patronale (appelons-là ainsi) ne m'empêchait aucunement de remercier avec régularité le Ciel d'être à ce poste, ayant chaque jour l'occasion de croiser ou des gens que j'appréciais ou des gens que j'allais découvrir. Et ce, de la manière la plus plaisante : en leur vantant des ouvrages qui m'avaient moi-même intéressé au point de les lire et, parfois, souvent, de prendre des notes. Des ouvrages qui me permettaient de mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons. Un monde marqué par les directives transnationales de ceux qui, en pratiquant avec un grand talent l'ingénierie sociale, comptent bien mettre en place - je me répète mais c'est important de le faire - la terrifiante Grande Réinitialisation destinée à créer un communisme 2.0 pour nous asservir…  

Des pourritures que la seule vraie religion, la nôtre, nous demande d'aimer malgré tout… Oui, mais concernant ces ennemis-là, peut-être que Dieu… autoriserait de faire une exception… [rires].

Du reste, ne vous plaignez pas d'avoir de tels monstres aux manettes car la période qu'ils nous font vivre depuis quelques années a joué un rôle fondamental dans la richesse des échanges que vous avez eus avec vos clients… Affirmatif :  ces cinq dernières années furent, en quelque sorte, des années de travaux pratiques des différentes prévisions que l'on pouvait trouver dans les «vieux» ouvrages de Claire Séverac, Serge Monast, Pierre Hillard et quelques autres auteurs dits «complotistes»...

Il y a trente ans, une librairie comme la nôtre - comme celle du gérant, plutôt ! - n'aurait vendu que des ouvrages d'idées politiques… Maurras et Barrès par-ci, Benoît Mussolin et Salazar par là…

Vous ne discutiez jamais ensemble, par exemple, en fin de journée quand le gros du travail était achevé ? Non, ou alors très rarement. Car, comme il s'arrangeait toujours pour faire les choses à la dernière minute (envoi de courrier, préparation d'une émission ou d'une grosse commande de livres de sa maison d'édition à déposer chez un libraire parisien…), il était systématiquement toujours très pris, très occupé au moment de quitter la librairie…

Du reste, la phrase que je l'ai le plus souvent entendu prononcer devant moi est celle-ci  : «Je suis déjà en retard, il faut que je parte !» 

C'est celle que je garderai de lui, avec, pour commenter une mauvaise nouvelle ou un problème quelconque : «C'est fâcheux !»

Tout faire à la dernière minute, comme c'est pénible ! Oui. Prenons l'exemple des grosses commandes de livres édités par le gérant auprès d'un libraire bien connu sur la place de la «fachosphère» parisienne. Des grosses commandes que nous connaissions trois ou quatre fois par an. Eh bien, là encore il attendait la toute dernière minute pour nous donner la liste des ouvrages à mettre en caisse, liste qu'il avait en sa possession depuis plusieurs jours… La dernière minute, quand nous étions occupés à d'autres tâches… Résultat, comme la maison manquait de place pour que tous ces titres demandés puissent être côte à côte et bien visibles, eh bien cette agitation créait un stress dont nous aurions pu nous passer…  

Dommage que les fins de journée n'aient pas permis de créer un lien… Oui, car c'est souvent à ce moment-là que les dialogues se nouent dans les entreprises : on se salue, on se dit «à demain !» puis, une phrase en appelant une autre, dix minutes après, bien que l'un ait pourtant dit cent fois qu'il devait partir sans tarder, les personnes sont encore en train de se parler…

Voire de boire une bière ensemble… Oui, une bière achetée chez l'épicier pakistanais voisin de la LF, une arrivée plutôt récente et qui m'a fait gagner au moins un bourrelet d'amour…

Et cette absence de dialogue ne vous gênait pas ? Disons que je m'y étais habitué d'autant plus facilement que la boutique tournait très bien sans ce dernier. Il y avait toujours quelque chose à faire… Et beaucoup de clients à contenter, lesquels étaient prioritaires…

Je dois préciser que jusqu'à l'arrivée de jeunes collègues chargées de s'occuper des commandes en ligne, je m'occupais de tout : la boutique, bien sûr ! mais aussi ces commandes internet, de plus en plus importantes et qui ont sauvé la boutique lors du confinement de sinistre mémoire… Préparer les colis est un travail pour le moins fastidieux mais qu'il convient de faire avec une très grande attention sinon on peut facilement se tromper ! Et quand on se trompe, on perd nécessairement de l'argent...

Mes journées étaient chargées, très chargées au point que je devais les commencer bien avant l'heure légale… Et les finir bien après… Et ce, sans que le gérant ne le sache… Pour le dire vulgairement, je n'arrêtais pas ! Alors, qu'il y ait complicité ou non avec la direction, une fois que j'avais compris que cela relèverait du miracle, cela me laissait indifférent…

L'image que vous donnez du gérant n'est guère affriolante sur plan humain. J'espère quand même qu'il avait de l'humour… De l'humour, oui ! Et il lui arrivait de balancer quelques traits d'esprit qui valaient le détour… Il faut dire qu'il avait beaucoup de finesse et s'exprimait toujours avec le mot, l'expression justes. Il était très exigeant dans ce domaine. Mais, je le répète, ce n'était pas un marrant, un boute-en-train…

Une preuve ? Chaque fois qu'il arrivait dans la boutique où nous étions trois ou quatre au minimum à refaire le monde, la température baissait subitement de 3 ou 4 degrés…

En gros un degré par bonhomme présent ! Oui. [rires]

Je me souviens qu'au départ, en 2017, le voyant habité par une tristesse en béton armé, je pensais qu'il était orphelin de mère ou qu'il cachait je ne sais quel drame privé particulièrement saignant, dévastateur. En fait, je pense qu'il vivait douloureusement la mort du mouvement politique qu'il avait créé quelques années auparavant... Il avait beaucoup investi de sa personne dans cette aventure aussi ambitieuse que courageuse et voilà qu'il était obligé de l'abandonner, de perdre et ses troupes et son leadership...

Cette tristesse l'a quitté plus tard… Oui et non ! Je ne sais plus ! Ces derniers temps, je le trouvais désabusé, limite déprimé. Je constatais qu'il avait perdu le feu sacré pour défendre tel ou tel auteur, qu'il se tenait éloigné de telle ou telle grille de compréhension du monde (la grille hillardienne, notamment). Il manquait d'enthousiasme pour un tas de choses ! Il refusait même d'accueillir pour une dédicace exclusive un auteur comme Lucien Cerise, que nous vendions par ailleurs. Son point de vue sur l'Ukraine n'était pas le sien… Mais à côté de ça, bien que lefebvriste, il acceptait de recevoir Adrien Abauzit dont le sédévacantisme militant et le rejet de la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X ne prenaient jamais deux minutes de repos !

En fait, j'en étais arrivé à la conclusion que seule son émission de Radio Courtoisie l'intéressait…

Il y avait un problème quelque part... Oui. Mais où ? Nous en parlions régulièrement avec quelques personnes qui le fréquentaient, le Frère Thierry par exemple, mais sans jamais être satisfaits de nos élucubrations…

Il fuyait manifestement quelque chose, mais quoi ? Mystère et boule de gomme…

Il n'aimait plus certains titres qu'il vendait ? C'était à se demander… Souvent il me reprochait d'avoir mis tel ou tel titre sur la grande table. Des titres qui traitaient d'un sujet ô combien sulfureux depuis l'année 1990, si vous voyez ce que je veux dire…

Je vois très bien ce que vous voulez dire… Bravo ! Vous êtes fortiche ! [rires] Cela l'agaçait mais c'était un sujet que nos clients s'attendaient à voir traiter chez nous… Je lui disais que s'il souhaitait que je ne présentasse que des biographies de saints, ce serait rapidement Pôle Emploi…

Par ailleurs, et c'était paradoxal, il allait m'apporter un jour trois disques vinyle des chants du IIIe Reich édités par la défunte Serp de Jean-Marie Le Pen… Et vous savez quoi ?

Non ! Il m'avait conseillé de les présenter ensemble sur l'étagère qui se trouvait derrière mon dos… [rires]

Ainsi quand vous étiez assis à votre bureau vous aviez ces trois disques au-dessus de votre tête vous donnant une image très politiquement incorrecte ? Exactement. Et cela m'amusait terriblement, ce côté border.

Pour info, ces trois disques furent vendus le jour même ou le lendemain de leur réception…

Et c'est sur cette anecdote amusante que je vous propose, cher JCG, de clore ce deuxième entretien et de prendre l'apéro... J'allais vous le proposer car j'ai la pépie, moi aussi.

A demain, cher ami ! A demain, Bois-Renard !

 

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